Critique d’ici : William Descoteaux – Emma Archer et le monde des Enchanterains (Roman)

(Par Jérémie Bernard)

Décidément, l’industrie de l’édition québécoise est parfois un bien drôle d’oiseau. J’ai remarqué avec le temps que notre bagage créatif québécois en matière d’œuvres littéraires écrites dans le genre de la fantasy ou de la science-fiction est énorme, mais souvent mal exploitée. Les lecteurs existent et sont nombreux : c’est déjà ça. Les écrivains existent et sont nombreux : alors, quel est le problème? L’édition, justement ! Trop souvent, les talents d’ici sont contraints de publier ailleurs, faute d’établissement spécialisé en littérature de genres. Notre industrie jeunesse est gigantesque, mais souvent trop codée et formatée. Si nous ne sommes pas Anne Robillard ou Bryan Perro, comment publier un roman d’aventures à grand déploiement (et pour des gens plus vieux que huit ans) au Québec? Ce n’est pas toujours facile. Le roman que je critique aujourd’hui est le parfait témoin de ces problèmes d’édition auxquels il faudrait remédier au plus vite. Cette œuvre n’eut aucun problème à se faire publier en France, pour la qualité de son récit et la force de son écriture. Vous me direz que nous avons des moyens plus petits au Québec et que le livre n’aura pas été la priorité des éditeurs, mais comment se fait-il que ce roman ait pu être publié si facilement même s’il se déroule presque exclusivement au Québec? Voilà donc ma critique de ce premier roman de William Descoteaux, courageux écrivain qui s’aventure dans la littérature de genre dans un Québec frileux à la publication.

Emma Archer et le monde des Enchanterains possède une prémisse plutôt intéressante. La magie existe partout sur Terre, elle est une ressource exploitable et exploitée. Pourtant, les Enchanterains, peuple capable d’utiliser l’enchantement, vivent présentement dans un climat de peur et d’oppression. Le Souverain, un être maléfique et mystérieusement invincible, tente d’éradiquer tous les derniers membres de l’Arkelion, une ancienne organisation magique qui prônait la différence et l’aventure. Emma provient de cette organisation passée. Pourtant, elle doit passer son temps dans une école où personne ne la comprend, où tout le monde la trouve encore plus étrange que les manifestations dont l’établissement est victime la plupart du temps. Ce roman de William Descoteaux, je l’ai tout de suite vu comme notre Harry Potter Québécois. Malgré une écriture qui va à l’essentiel et un récit qui ne cherche pas trop à briser les clichés manichéistes, il y a quelque chose dans le roman qui permet de l’analyser toujours plus en profondeur, d’y dénicher une réflexion sociale intéressante et d’ajouter une couche de sens à notre lecture. Sur le plan du fond, c’est pareil : nous avons affaire à une héroïne qui est célèbre dans son monde sans le savoir, et qui le découvrira tard, alors qu’une crise le traverse. La dichotomie entre les humains et les Enchanterains rappelle aussi celle entre les magiciens et les moldus. Les ressemblances sont multiples, mais jamais trop identiques. Je dirais plus que le roman s’inscrit dans le genre de fantasy scolaire propulsé par Harry Potter qu’il ne copie ce dernier.

Ce que j’ai aimé de ce récit? Son inventivité pas trop simple, pas trop complexe. Les noms des lieux, des objets, des concepts et des personnages sont toujours facilement déchiffrables, mais restent dans une cohérence qui donne un ton particulier au roman. Même si le récit est dramatique, les personnages principaux sont des jeunes qui croient pouvoir changer le monde. De cette façon, l’auteur nous montre une vision du monde idéalisée, où tout est possible et facile. J’ai aussi trouvé très intéressantes les limites de la magie de cet univers. Le fait de transformer la magie, habituellement infinie et incompréhensible, en une denrée quantifiable et recherchée fait toute la différence. Je ne vais pas me cacher, le fait que le tout se passe au Québec m’a aussi profondément accroché. Pas parce que je suis nationaliste (ceci est sujet à un autre débat), mais plutôt parce qu’il est rafraichissant et curieux d’utiliser nos légendes, notre histoire et nos coutumes pour y apposer un contexte fantaisiste différent. Pensez à des chargalleries, canots volants animés par l’enchantement, tous droits tirés de notre traditionnel conte La Chasse-Gallerie.

Le roman est le premier de William Descoteaux. Il est sans fautes, édité avec goût en grand format chez Baudelaire en France et ne cherche pas à rien révolutionner, juste à raconter une histoire dans un contexte connu, mais avec de nouvelles règles, inconnues. Je le recommande pour ceux et celles qui aiment juxtaposer de la magie au réel, pour ceux et celles qui aiment comprendre les agissements et réactions d’une société, et aussi pour ceux et celles qui cherchent comment être introduit à la littérature de genre. Ce roman saura charmer les vétérans en la matière, qui auront quelque chose de local à lire (enfin) ainsi que les autres qui s’aventurent pour la première fois en territoire magique. Une chose est certaine, je serai fervent lecteur du prochain livre de monsieur Descoteaux dans l’univers des Enchanterains, s’il compte bien en écrire un (une possible entrevue avec lui pourrait répondre à cette question!).

Un bon livre, certes, non dénué de déjà-vu, mais qui possède aussi sa juste part d’inventivité, d’inédit et de surprise.

Pour avoir plus d’informations sur le roman : https://www.facebook.com/emma.archer.enchanterains

Pour vous le procurer : http://amzn.to/1f3z3Gd

Titre : Emma Archer et le monde des Enchanterains
Auteur : William Descoteaux
Année : 2013
Éditions : Baudelaire (France)
Genre : Fantasy
Pages : 533

Votre opinion?

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s