Critique littéraire : Denis Diderot – Les bijoux indiscrets

(Par Jérémie Bernard)

Denis Diderot est surtout connu pour avoir participé en plein XVIIIe siècle à l’élaboration de la première encyclopédie française. Cet auteur à la plume piquante et au propos salé a pourtant publié deux romans de son vivant. Beaucoup de gens connaissent Jacques le fataliste et son maître, mais qu’en est-il des Bijoux indiscrets? Ce roman publié anonymement en 1748 est encore totalement actuel, autant par son sujet que l’allégorie sociale qu’il propose.

Malgré le sujet choisi par Diderot, le lecteur n’a pas affaire ici à un roman érotique. Il faudrait plutôt penser à un roman à propos de l’érotisme d’une époque. En effet, Diderot se fait un plaisir de parler de ce dont on ne parlait jamais, et de littéralement faire parler ce qui ne parle jamais. Même si le tout fut écrit sans être signé, l’auteur a tout de même pris la précaution (classique à l’époque) de situer le récit dans un pays lointain, histoire d’éviter la censure le plus possible.

Les Bijoux indiscrets plonge le lecteur au sein d’un empire congolais qui voit son Sultan, Mangogul, recevoir un anneau magique de la part de son génie, Cucufa. Jusque-là, tout va bien, sauf le fait que le récit est déjà un peu moins réaliste que ce que les lecteurs de l’époque étaient sans doute habitués de lire. Cet anneau a l’étrange propriété de pouvoir faire parler les bijoux vers lesquels il est dirigé. Là est tout le satyre social de Diderot : les bijoux en question ne sont pas faits d’or et d’argent, mais bien de chair. Mangogul passera tout le roman à écouter le discours des bijoux des diverses femmes de sa cour. Imaginez, en 1750, un roman qui ose faire parler de sexe les objets sexuels même! Ce qui est brillant avec ce texte, c’est la manière dont Diderot a toujours su ne jamais tomber dans le mauvais goût ou le trop explicite. Ultimement, l’auteur voulait simplement montrer qu’à l’époque, le sexe, personne n’en parlait, mais tout le monde le vivait à sa manière.11546446_4225115

Mangogul se donne vite une mission : tenter de trouver une femme quoi soit réellement vertueuse, donc qui ne couche pas à gauche et à droite dans le plus habile des secrets. C’est ainsi que le lecteur se fait relater les essais de l’anneau par un narrateur comique et sarcastique de manière à faire le tour de la cour royale au complet.

Capable de critiquer la cour de Louis XV sans trop se mettre dans l’eau chaude, Diderot parvient à donner une vue d’ensemble sur une panoplie de discours de l’époque, notamment médical et scientifique. Après la mise en parole de plus en plus de bijoux féminins (personne ne sait que le Sultan est responsable de ce phénomène), des scientifiques et inventeurs de toute sorte tentent de trouver une solution à ce grave problème social. Le lecteur ne peut que sourire en comparant la société de l’époque avec celle d’aujourd’hui, comparaison qui se trouve à être bien vite qu’un profond champ de similitudes.

Les Bijoux indiscrets offre un superbe discours sur la sexualité de jadis, et met en lumière la manière dont un tabou social peut-être révélé et vécu par une communauté. Rempli de dialogues intelligents et de situations loufoques, ce roman fut le premier signe évocateur du génie d’un homme aux nombreux talents et à la vision d’ensemble crédible.

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