Critique littéraire : Georges Bataille – Madame Edwarda, Le mort, Histoire de l’oeil

(Par Jérémie Bernard)

Pour ceux qui ne le savaient pas, j’ai suivi un cours sur la littérature érotique en cette damnée session d’été 2014. Au cours de ces deux mois, je me suis beaucoup intéressé à Georges Bataille. J’ai d’ailleurs déjà publié un article sur son principal traité théorique traitant de l’érotisme. Je m’attarderai aujourd’hui à la dimension plus littéraire de l’œuvre de Bataille, en vous présentant son principal « recueil » de nouvelles. Voici trois textes qui étaient déjà empreints de la théorie de Bataille avant qu’il la mette sur papier, ou qui ont contribué à la consolider à fortiori.

Madame Edwarda est un des textes érotiques les plus connus de Bataille, pourtant, il ne l’a jamais signé de son vivant. Bataille occupait un poste littéraire important en France à l’époque, poste qu’il ne voulait pas compromettre en publiant des textes aussi « licencieux ». C’est pourquoi les premières publications de Madame Edwarda furent signées sous le pseudonyme de Lord Auch, qui veut dire en bon français « Dieux aux chiottes ». Fait encore plus intéressant et anecdote littéraire savoureuse, Bataille va éventuellement écrire et signer la préface de son propre texte! Cela lui permettra d’expliquer son projet littéraire et de le louanger sans pour autant assumer la responsabilité d’en être l’auteur. C’est après la lecture de cette préface que le lecteur plonge rapidement dans l’univers malade et déstabilisant de Bataille, qui, il ne faut pas l’oublier, associe l’érotisme à la mort, la transgression d’interdits et la déchéance sociale.

Le projet littéraire de Madame Edwarda est plutôt simple : il s’agit de placer la puissance et le désir dans un objet peu puissant et peu désirable, en l’occurrence une prostituée. Madame Edwarda est une fille de maison close qui va attirer le narrateur dans ses déambulations nocturnes et le pousser à être témoin de sa propre décrépitude morale. Cette nouvelle courte emporte le lecteur dans un tourbillon de malaise et d’incompréhension qui le prépare à la suite. C’était une bonne idée de placer cette nouvelle en premier lieu, pour sa nature moralisatrice (par les notes et la préface du vrai auteur) et son caractère introductif aux théories de Bataille.

La deuxième nouvelle de ce semblant de recueil est « Le mort », de loin celle que j’ai trouvé la plus intéressante et surprenante. Le récit est encore une fois simple, marqué par un projet littéraire qui saute aux yeux : Marie se retrouve devant Edouard, son mari, mort à l’instant. Son dernier désir était qu’elle se mette nu, ce qu’elle n’eut pas le temps de réaliser. La jeune femme va donc un peu devenir folle, perdue dans la perte de son mari, et va sortir dehors simplement vêtue d’un grand manteau. Elle va entrer dans une auberge, séduire un peu tout ce qui bouge, se donner sexuellement à tout le monde et attendre le moment venu pour mener son plan à terme. Dans cette nouvelle, le lecteur a plus affaire à une narration proche de Sade, où chaque ébat sexuel est décrit chirurgicalement, sans jamais oublier de montrer la perdition de Marie pour autant. Le but de la jeune veuve est d’attirer la figure du diable, de s’assurer qu’il la suivra chez elle, et de le traumatiser en l’invitant dans sa chambre où se trouve son mari mort. Marie se tuera alors et rejoindra son défunt Edouard. Là se trouve toute la rhétorique de Bataille, disposé à l’intérieur d’un texte littéraire.

La dernière nouvelle est de loin la plus longue du recueil. L’histoire de l’œil s’enlise dans une logique sadienne totale et raconte l’histoire de deux jeunes vivants des aventures sexuelles ensembles. Le texte aurait pu rester qu’un tissu d’ébats malsains et de demandes étranges de la part de Simone, mais il va créer une intéressante métaphore filée de l’œil, par des glissements sémantiques et érotiques qui prennent tout leur sens dans les réminiscences, sorte d’explication psychanalytique du texte écrit par Bataille lui-même.

L’œuvre littéraire de Bataille est en soi très psychanalytique elle-même, pleine de symboles gros comme le bras et empreintes d’une logique souvent irréaliste, mais possible dans l’univers présenté. Lu côte à côte avec L’érotisme, ce petit recueil permet de bien comprendre comment la théorie de Bataille peut être mise en pratique et de quelle manière l’auteur joue sur ses expériences d’enfants et ses lectures de Sade pour se construire son propre univers littéraire au milieu du siècle dernier.

Votre opinion?

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s