Critique théorique : Georges Bataille – L’érotisme

(Par Jérémie Bernard)

Georges Bataille (1897-1962) est un des grands théoriciens à avoir traversé une partie du XXe siècle. Vous me direz qu’il est facile d’affirmer une chose pareille à propos de n’importe qui, mais ce qui fait que Bataille a réellement marqué les esprits est la grande diversité de ses études ainsi que l’excentricité de certains de ses projets. Après avoir réfléchi autant sur l’économie que l’anthropologie ou l’histoire de l’art, Bataille deviendra un des premiers grands théoriciens de l’érotisme. Dans son traité théorique du même nom paru en 1957, Bataille va mettre sur papier toute sa théorie de l’érotisme, qu’il avait préalablement exposée en partie dans la revue Acéphale et dans ses propres textes littéraires. Nous avons donc affaire à un théoricien qui a aussi pratiqué ses propres théories au sein d’œuvres de fiction, chose peu commune et non négligeable permettant de donner un peu de crédibilité à un argumentaire.

L’érotisme est séparé en deux sections bien distinctes. Dans la première, le lecteur a affaire à un condensé de la théorie de Bataille point par point. Cette théorie va reprendre certains thèmes de Sade ou même de Baudelaire pour montrer que l’érotisme est intimement lié à la mort. Là est toute l’originalité de Bataille, cette façon d’associer deux choses que nous pouvons percevoir comme diamétralement opposées au premier regard. Le propos de Bataille est donc essentiellement philosophique et va s’apposer à la vieille logique libertine. Dans la théorie de Bataille, l’érotisme serait le désir de continuité de l’homme dans sa vie discontinue. Par continuité, Bataille entend le fait de se retrouver dans l’autre, de s’étendre à travers une autre personne que soi, de prolonger qui nous sommes dans l’autre. La mort, ce serait aussi une forme de continuité, où nous perdons notre discontinuité personnelle pour devenir un mort universel.

Le plus intéressant dans L’érotisme, c’est la manière dont Bataille va se servir d’exemples bien concrets pour expliquer le vice associé à la sexualité humaine. Il va parler des orgies, des rites sacrés, de christianisme, de prostitution comme autant de mises en lumières du vice intrinsèque à l’homme sexué. Sans généraliser la sexualité à ces caractères déviants, il va expliquer que toute sexualité partirait de cette pensée déviante, pour se réaliser dans la réalité de manière plus ou moins transgressive. La transgression est donc le propre de l’érotisme de Bataille, et aussi au cœur de ses œuvres littéraires antérieures à ce livre théorique.

Dans le dernier chapitre de la première partie, Bataille va mettre en lumière une intéressante particularité de sa théorie. Alors que tout le système de transgression et d’érotisme proche de la mort se fait sous une certaine forme ou recherche de l’animalité, la beauté est en général associée à l’humanité. Cette particularité montre un peu comment la théorie de Bataille peut être réfléchie et malmenée pour en venir à une réflexion encore plus profonde sur nos rapports érotiques humains.

La deuxième partie du livre est selon moi qu’un bonus réflexif à ce que la première partie parvient déjà très bien à faire. Ces « Diverses études sur l’érotisme » ne sont qu’une collection d’autres traités sur le même sujet déjà publiés par l’auteur et vont entrecouper une grande partie des idées déjà énoncées dans la première section du livre. Pour ceux qui n’auraient pas bien compris les premières théories, ces redites permettent de consolider nos connaissances et de bien comprendre dans quels contextes différents Bataille peut mettre en perspective sa théorie.

Ce livre est donc intéressant pour son propos marginal, proche de la marginalité de Sade, sans pour autant tomber dans le besoin de cruauté et de destruction. Voir l’érotisme comme quelque chose d’associé à notre connaissance de la mort permet de comprendre toutes les déviances existantes et de mieux percevoir l’érotisme comme élément central de la construction de la civilisation humaine (Occidentale dans le cas de ce livre) mais générale lorsque l’on projette notre réflexion au reste du monde. Une théorie intéressante d’un auteur qui sait comment traiter d’un sujet sans jamais exclure d’autres domaines d’études dans son exemplification.

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