Critique : Cyril Doisneau – Objets (BD)

(Par Emilie Côté Bessette)

Premier conseil, si vous aimez une BD allez vous la faire dédicacer, il y a de grosses chances que l’auteur-dessinateur vous fasse un dessin personnalisé. Je vais vous entretenir au sujet d’une de mes BD, dans laquelle j’ai un super dessin de « Cyril » qui fait la cuisine.

Il faut avoir des tripes pour produire une œuvre artistique autobiographique : c’est toi que tu mets en scène. Certains taxent ces formes d’art comme étant paresseuses, mal inspirées, exhibitionnistes. La part de fiction protège du dénuement total. Par exemple, Rabagliatti nomme son personnage Paul, mais ce « Paul » est l’alter-ego de « Michel ». Dans « Paul à Québec », il raconte le récit très personnel de la bataille avec le cancer et la mort de son beau-père. C’est très touchant, émouvant et parsemé de beaux « clichés » de la ville de Québec. L’angle autobiographique a été choisi par Spiegelman lorsqu’il a été temps de trouver une manière de parler du point de vue juif sur la deuxième guerre mondiale dans son roman graphique « Maus », lauréat d’un Pulitzer. Sans que ce soit aussi spectaculaire que la guerre ou le cancer, le très intime a quelque chose d’universel, de touchant. On se retrouve dans l’expérience humaine proposée. Cyril Doisneau s’arme de l’intimisme, de l’autobiographique et des dessins tout simples pour vous égratigner la carapace.

Ce livre est tout petit, il a fallu que je sois très fouilleuse pour le trouver. J’avais toutefois trouvé une petite pépite d’or. À l’époque, je ne connaissais pas du tout l’œuvre de Doisneau. Poulain de « La Pastèque », il avait précédemment publié « 184 rue Beaubien », au format plus conventionnel, qui raconte son expérience d’immigré français à Montréal. Il se situait déjà dans l’autobiographique. Dans ce volume, il raconte, entre autres, la trouvaille d’une BD de « Paul », signée par Rabagliatti, pour un acheteur éventuel. Victime de son succès, Rabagliatti ne peux que faire un petit dessin pour chaque personne au salon du livre et n’a certainement plus le temps d’aller faire des dédicaces impromptues. Avec « 184 rue Beaubien », on se retrouve devant une BD assez classique. Dans l’objet de ma critique, sa deuxième production, « Objets » on laisse tomber le dialogue et les cases pour faire place a des clichés du quotidien. Chaque page est une histoire : « Objets » peux donc être consulté comme un recueil de poésie. On peut choisir une page au hasard et se laisser entrainer dans les histoires de « Cyril ».

À froid, il serait possible de considérer cette œuvre comme étant égocentrique. Après tout, on y voit « Cyril » faire la cuisine, faire l’amour, essayer de dessiner, rencontrer des gens etc. Il expose des situations très intimes et même banales. Cependant, il utilise la simplicité du dessin pour nous faire accrocher. Il y a les humains et les objets, aucun décor ni fioriture pour nous détourner de ce qui est présenté; l’humanité. Il utilise savamment les objets comme symboles, ils ont un pouvoir évocateur. Son lit est l’idée d’un lit, son téléphone l’idée d’un téléphone, notre cerveau ne tarde pas à plaquer nos propres souvenirs sur ces pages. Le non-verbal des personnages est très bien exploité, et c’est tout ce que nous avons pour déchiffrer ce qui se passe. Pour moi, les scènes les plus évocatrices sont celles où ont voit le personnage, seul, qui réfléchit. On n’a même pas besoin d’avoir accès à ses pensées. On voit le personnage avec les yeux ronds comme des deux piasses dans un lit défait et on repense à notre propre insomnie. Il nous dessine l’insomnie, l’incertitude, l’ennuie, la tristesse, la joie, la passion, l’amour sans être quétaine, ce qui est un tour de force. Je défie toute personne de 18 ans et plus de lire cet ouvrage et de ne pas avoir un sentiment de déjà vu au moins une fois.

Son œuvre la plus récente, « New-York-Le Havre », semble aller dans une direction totalement opposée à ses deux premières productions. Il va dans la fiction et rétro en plus. Il me fera sûrement plaisir de retrouver ses dessins sympathiques  et d’évaluer ses qualités de scénariste (bien oui, je ne l’ai pas encore lu et ça date de 2012). Après ce détour, reviendra-t-il à l’autobiographie? En attendant vous pouvez suivre son tumblr.

Doisneau2

 

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