Critique : Sherlock, saison trois – Entre l’homme et le détective (Télévision)

(Par Arianne Lapierre)

Attendre deux ans pour voir la suite d’un programme télévisuel dont la dernière saison s’est conclue par la mort simulée et inexpliquée de son protagoniste, c’est long. Très long, mais heureusement, ça en valait la peine. Je n’ose pas imaginer ce que seraient devenus les bureaux de la BBC s’il en avait pris aux créateurs de se tromper dans leurs idées.

Cette troisième saison de Sherlock aborde le récit sous un nouvel angle qui surprend dès les premiers moments. Sherlock Holmes est-il humain? Oui, peut-on répondre après ces trois épisodes. Non seulement cette troisième saison met en lumière les failles de Sherlock, mais surprend également en explorant les émotions de ce personnage iconique que John Watson dépeint souvent (et dans presque toutes les adaptations) comme un être surhumain. Sherlock Holmes semble se renouveler dans ces nouvelles histoires par une curiosité nouvelle pour le genre humain. Ces éléments donnent un nouveau souffle non pas seulement à la série, mais au récit de Conan Doyle, tout en restant fidèle à la mise en scène et aux récits.

Mais on peut à la fois comprendre pourquoi ces trois derniers épisodes ont pu être décevant pour plusieurs; il y a dans cette troisième saison beaucoup de nouveaux éléments et on observe à cette occasion un changement dans le visuel et l’atmosphère des épisodes. Le premier épisode, “The Empty Hearse” comportait à mon avis trop d’effets psychédéliques desquels on aurait pu se passer et cela aurait permis à l’image de cet épisode de retour bien attendu de sembler moins rempli. Bien entendu, l’arrivée de Mary est une addition qui vient changer le ton. Elle vient bousculer la dynamique entre John et Sherlock (sans jamais toutefois la freiner) jusque dans la manière dont les intrigues sont racontées. Alors que les deux premières séries d’épisodes étaient principalement racontées du point de vue de John Watson (les passages racontés du point de vue de Sherlock se limitant presque exclusivement aux scènes de déduction), on se retrouve souvent dans cette troisième saison à naviguer les pensées et sentiments de Sherlock. C’est un changement intéressant et surtout, c’est une chose que l’on a rarement vu, car les livres d’Arthur Conan Doyle sont rédigé du point de vue de John Watson à l’exception d’une ou deux histoires courtes écrites par Sherlock dans un ton plaintif et beaucoup plus standard.

Il y avait clairement dans “The Empty Hearse” beaucoup de nouveau contenu qui aurait pu être écarté, un problème souvent récurrent dans les émissions écrites par Steven Moffat, qui semble souvent avoir trop d’idées pour le temps lui étant accordé à l’antenne. Étant une fervente admiratrice du système de transport en commun londonien, cet épisode m’a grandement rappelé la série de romans “Rivières de Londres” de Ben Aaronovitch où le troisième opus “Murmures souterrains” amène le policier Peter Grant à enquêter sur une affaire de meurtre et de complot dans les tunnels abandonnés. Malgré tout, il y a de nombreuses choses qui sont brillamment effectuées malgré ces quelques faux-pas. La réaction de John au retour de Sherlock est excellente et beaucoup plus crédible que dans les livres (Toutes mes excuses, Doyle!). Le choix d’alléger le ton avec la succession de scènes ou le médecin perd son sang froid est également selon moi un point fort; illustrer le retour par un grand drame aurait grugé trop de temps à l’épisode, qui aurait souffert d’un ton trop sombre… un peu comme dans la finale, “His Last Vow”. Mais faisons les choses dans l’ordre!

L’épisode le plus fort de la série est sans aucun doute le second, “The Sign of Three”. À la première écoute, je n’étais pas certaine de comprendre, car tout se dévoile dans les 30 dernières minutes, chose dangereuse à faire. Car si la première heure est fort intéressante, elle a peut-être donné le sentiment aux spectateurs moins avertis que l’épisode était décousu. Globalement, “The Sign of Three” est l’épisode qui se rapproche le plus de l’atmosphère des récits de Doyle; le ton est exceptionnellement léger pendant la première heure et raconte en alternance la préparation et le jour du mariage de John et Mary avec une série de petites aventures cocasses. C’est l’épisode où Sherlock doit paraître le plus humain, le plus normal, et où il n’est pas du tout dans son élément. De la séquence de la soirée d’enterrement de vie de garçon de John en passant par les diverses scènes de préparation au mariage jusqu’au discours de garçon d’honneur, “The Sign of Three” est charmant, intelligent, rempli de subtilités et très singulier. Un bravo à Benedict Cumberbatch pour une performance exceptionnelle.

Le dernier épisode est à mon sens le plus sombre des neuf longs épisodes auxquels nous avons eu droit. C’est vraiment dans cet épisode que l’on constate de l’humanité de Sherlock. S’il avait été mis en lumière par la fascination de John, c’est cette fois à travers les yeux même de Sherlock que l’on voit que, malgré toute son intelligence, il lui est possible de se tromper. Beaucoup ont critiqué les scénaristes pour avoir donné à Sherlock l’action de tuer Magnussen alors que, dans les livres, ce dernier est tué par une femme (qui n’est pas Mary, mais cela aurait pu facilement être transposable). Sans vouloir diminuer cette dernière critique, le geste de Sherlock a, selon moi, une portée immense: alors que certains ont été désintéressés par la nouvelle humanité de Sherlock, je me suis trouvée complètement absorbée par ce nouveau développement caractériel. Cette scène, ce point culminant de la série est selon moi génial parce qu’il retire Sherlock de son piédestal; pendant un moment, toute sa façade tombe.

En fin de compte, Sherlock laisse cette impression que ses récits complexes, extravagants, mais aussi très engageants, tâtent un nouveau terrain encore peu exploré du domaine télévisuel. Les récits singuliers amènent leur lot d’erreurs et si Steven Moffat se montre parfois (souvent) arrogant dans sa manière d’orchestrer ses histoires, on ne peut pas lui reprocher d’être mauvais à la tâche. Malgré ses tendances exclusives, ses histoires sont parmi les mieux ficelées de la télévision actuelle et Sherlock en est la meilleure incarnation. Est-ce qu’un nouveau style télévisuel se développe? À en voir les émissions américaines telles que Breaking Bad, je dirai simplement: lentement mais sûrement.

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