L’expressionnisme allemand, le coeur de Limbo

(Par Olivier Leclair)

La Première guerre mondiale, la guerre de tranchées, la Grande guerre. Plusieurs qualitatifs furent donnés à cette guerre qui emporta près de quarante millions de vies. Opposant la Triple-Entente (France, Royaume-Unis, États-Unis et bien d’autres) à la Triple-Alliance (Empire allemand, Empire austro-hongrois, Empire ottoman, Empire de la Bulgarie), il aura fallu quatre ans pour que les coups de fusil cessent en 1918. Défaite, la Triplice se dissout, laissant les perdants à eux-mêmes. L’Empire allemand est humilié par ses adversaires et contrainte à une forte dette. L’Allemagne d’entre-deux-guerres est alors frappée par une profonde crise sociale, économique et politique. Le fossé entre les classes s’élargit, nourrissant une haine rongeant le peuple allemand. Cette animosité mena à l’avancée du parti nazi, dirigé par Adolf Hitler, suivant le putsch de la brasserie et l’ascension d’Hitler jusqu’à la chancellerie.

Nosferatu de Murnau
Nosferatu de Murnau

C’est dans cette misère qu’est né l’un des mouvements artistiques les plus riches, l’expressionnisme allemand. Le Cri du peintre Edvard Munch, Le Dernier des Hommes du réalisateur Friedrich Murnau. Deux œuvres importantes appartenant à ce mouvement. Alors que la crise rongeait l’Allemagne de l’intérieur, les artistes avaient une vision très pessimiste de la société. Cette attitude se reflétait dans leur art, rendant leurs œuvres sombres et angoissants. L’expressionnisme allemand est caractérisé par des décors abstraits, des distorsions de l’image, un fort contraste entre le noir et le blanc, des formes violentes, des sujets lugubres et les thèmes de l’inconscience et de la folie. Éteint lorsque le parti nazi interdit sa représentation en la qualifiant d’art dégénéré, on entend toujours les échos de ce mouvement artistique. Les oeuvres de Tim Burton, la photographie des films noirs et néo-noirs ou même certains films de Quentin Tarantino. Une chose est certaine, l’expressionnisme allemand aura changé la face de l’art. Qu’en est-il, toutefois, du jeu vidéo? Ce mouvement mort depuis plus de soixante-dix ans est-il présent dans le dixième art? Un titre vient éclaircir notre lanterne : Limbo.

limbo1L’esthétisme de Limbo, un jeu de plates-formes latéral, se réfère à l’expressionnisme allemand, plus précisément à son cinéma. La recherche d’un style s’approchant du vieux cinéma, en optant pour le noir et blanc, en témoigne. Or, les similarités ne se limitent pas ici. Le premier plan du jeu est complètement plongé dans l’obscurité. Grâce à une source lumineuse se trouvant à l’arrière-plan, il est possible de discerner les formes se trouvant au premier plan. Cet éclairage, nommé le clair obscur, est spécifique à l’expressionnisme allemand. On retrouve son utilisation dans plusieurs films, dont Nosferatu (1922) et Le Cabinet des figures de cire (1924). Cet effet artistique, dans le cas de Limbo, donne naissance à un lourd sentiment d’angoisse. Ne pouvant discerner les décors que par leur forme, le joueur est confronté à une inquiétude à chaque instant du jeu. La lugubrité des environnements, dévoilant des cadavres en putréfaction, des pièges tapissant le sol et des insectes géants, amplifie son anxiété. L’angoisse s’agissait d’un sentiment fortement prisé par les artistes allemands. Limbo, grâce à son esthétisme inspiré par l’expressionnisme, réussit à le retranscrire.

limbo2«Incertain du sort de sa sœur, un garçon pénètre dans Limbo.» L’introduction du jeu se limite à cette simple phrase. Une phrase pauvre en révélation, certes, mais qui permet de se poser cette question : qu’est-ce le Limbo? ‘’Limbo’’ est le terme anglais pour désigner les limbes. Les limbes sont, dans la religion catholique, un lieu se trouvant à la frontière de l’enfer.  Les enfants décédés sans avoir été baptisé sont envoyés à cet endroit, car, étant encore innocents, il serait cruel de les condamner. La culture populaire a toutefois modifié sa définition. Les limbes peuvent désormais être relié à l’oubli, au désarroi de l’enfant ainsi qu’à la folie. Dès lors, on peut remarquer que l’univers de Limbo en emprunte beaucoup à la thématique de l’expressionnisme allemand. Selon l’interprétation de l’oeuvre, car Limbo est un titre laissant libre cours à l’imagination du joueur, on y retrouve les thèmes de l’inconscience et de la démence. L’inconscience si on regarde les limbes de Limbo comme étant un état de sommeil profond à la manière d’Inception, ou la démence si on les voit comme un territoire hostile séparant un frère de sa sœur.

Limbo est malheureusement un jeu court. Les éléments à analyser sont, en conséquence, peu nombreux. Toutefois, j’inviterais ceux interpellé par le sujet de se procurer un exemplaire du jeu et de continuer l’analyse. Les profondeurs des limbes renferment peut-être d’autres secrets. Du moins, vous pourrez constater par vous-même à quel point un mouvement artistique peut influencer la direction artistique d’un jeu vidéo presque cent ans après sa naissance. Or, si l’influence de l’expressionnisme allemand sur Limbo est évidente, d’autres titres se basent sur des mouvements du passé. En connaissez-vous?

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