Critique : Chester Brown – Vingt-trois prostituées (BD)

(Par Émilie Côté Bessette)

Lorsqu’un bouquin dégage quelque chose d’un peu sexuel, je me rue sur ce livre et le consulte prestement. J’ai gardé mon cœur d’enfant; j’aime les surprises. Imaginez mon empressement lorsque mes yeux  m’ont révélé l’inscription : vingt-trois prostituées, sur la couverture. Cependant, il est inutile de saliver ou encore d’être choqué du titre de ce roman graphique. Cette autobiographie/documentaire dessinée est peut-être la moins graphique des romans graphiques incluant des coïts. Dans une période creuse de sa vie amoureuse, Chester Brown décide de faire appel aux services d’escortes. Il ne plonge pas dans l’enfer de la rue et du proxénétisme. Il est plutôt un gars moyen qui utilise les services sexuels les plus courants, les plus normaux. Son point de vue est très pertinent lorsque vient le temps de penser à débattre de la décriminalisation et de la prostitution, par exemple.

Au début, il est très gêné et puis il amasse certaines petites connaissances qui lui permettent de mieux trouver ce qui lui convient. Surtout, il décide de discuter de leur métier avec les escortes, ce qui fait du livre une bonne source d’information sur ce que ces femmes pensent et vivent. Le mariage heureux du côté biographique et du côté reportage ne peut laisser personne indifférent.

Comme je l’ai dit plus haut, le dessin est très sobre. Contraste très élevé, lignes pleines, noir et blanc, tout cela nous éloigne du réalisme visuel. Il y a peu de textures variées, mais Brown dynamise un peu l’image en y parsemant quelques lignes. La sobriété du dessin est bienvenue, elle permet au lecteur d’avoir une distance avec les scènes de sexualité. La sexualité est très présente, mais elle est présentée de façon presque schématique, ce qui évacue toute émotivité.

L’évacuation de cette émotivité sert bien le côté objectif de l’entreprise de Brown. Aussi, le fait que les personnages et les actions soient peu détaillés sert à poser un voile d’anonymat sur cette œuvre déjà très révélatrice. Le dessin laisse la place au récit et à l’information. Le seul organe sexuel détaillé, et en gros plan, qu’il est possible de voir se trouve au chapitre 7[1]. La prostituée ausculte le pénis de Brown puisqu’elle veut voir s’il n’y aurait pas de lésions ou de marques qui indiqueraient une infection transmise sexuellement. Cela me semble justifier l’usage de détails dans ces 3 cases.

L’écriture aussi a un côté sobre, mais elle est beaucoup plus fournie que le dessin. Dans ce livre, le scénario et les dialogues dominent. La narration est linéaire, ce qui participe à l’impression documentaire que nous laisse 23 prostituées. Le côté sobre de ces éléments sert à laisser place à l’information. La focalisation interne du récit (les phylactères en forme de nuage y pullulent) nous permet un accès privilégié aux pensées de Brown. Nous pouvons savoir ce qu’il pense et ce qu’il choisit de dire. Parfois, il choisit de rassurer les amis à qui il se confie plutôt que de dire la vérité crue. La fonction référentielle (Jackobson) est la plus importante dans cette œuvre, on y retire beaucoup d’information.

Jakobson a défini un schéma de la communication auquel il relie des fonctions. Le fait que le message, échangé entre émetteur et récepteur, contienne de l’information sur la réalité extralinguistique est associé à la fonction référentielle. Tous les messages contiennent un peu de chacune des fonctions, mais on peut analyser leur hiérarchie. Lorsque je dis : « Il est 17 heures 30. », la fonction référentielle prime sur la fonction poétique, par exemple, puisque je n’utilise aucune fioriture artistique(le choix des mots et de leur ordre concerne tout de même la fonction poétique, bienvenue dans la twilight zone). La préface et les notes viennent ajouter encore plus de référence au réel, car ils expliquent plusieurs choses entourant la conception du livre, et l’aventure de M. Brown.

Il est vraiment satisfaisant pour les personnes curieuses (voyeuses?) de pouvoir assister au moment où une personne se dit «  je vais rentrer dans cet immeuble pour avoir un rapport sexuel tarifé ». Ce moment me semble absolument terrifiant. C’est intéressant de voir quelles sont les situations qui peuvent arriver. Personne ne peut ressortir de cette lecture sans repenser sa conception de l’amour romantique, de la sexualité en tant qu’objet social, et de la pratique de la prostitution. Tellement que lorsque mon ami a vu la BD trainer dans mon salon et qu’il a voulu me l’emprunter, je lui ai défendu. Je ne voulais pas qu’il quitte sa blonde par ma faute et que ladite blonde, me tenant pour responsable, vienne m’étouffer dans mon sommeil.


[1] BROWN Chester, vingt-trois prostituées, Cornélius, Paris, 2012. P.92

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