Quand « Protégez-vous » finit par baisser sa garde…

(Par Alexandre Poirier)

Le traditionnel guide annuel des jeux et jouets du magazine « Protégez-Vous » a atterri dans les kiosques à journaux et les librairies il y a déjà quelques semaines. Cependant, comme la mort par le feu des sorcières et le droit de cuissage des rois au Moyen-Âge, c’est une tradition qui devrait continuer à vivre dans le passé afin de préserver le peu de crédibilité qui lui reste. Je ne suis pas un abonné fidèle de cette revue d’Option Consommateurs, mais une source fiable travaillant dans le domaine du jouet m’a dit que la publication n’allait pas très bien depuis quelques années. Ça ne prend toutefois pas la tête à Papineau pour s’en rendre compte: l’énorme popularité des réseaux sociaux et des forums de discussion de sites spécialisés (TricTrac, BoardGameGeek), qui ne cesse de croître depuis les dernières années, rend ce genre de « guide » annuel totalement désuet et dénué d’intérêt pour cette société où tout est à portée de clic.

Mais là, je crois que « Protégez-Vous » vient d’atteindre le fond du baril. Venant d’un gars qui a travaillé dans une boutique de jeux de société et de jouets pour enfants pendant près de 5 ans, ça fait mal. Je me sens comme quelqu’un à qui on viendrait juste d’annoncer que l’être aimé l’a trompé et qu’il lui répond: « Je ne te reconnais plus. Tu n’aurais jamais fait ça avant. Que s’est-il passé avec toi? » Même si je n’étais pas toujours d’accord avec « ma tendre moitié », je me servais quand même de celle-ci afin de pouvoir mieux suggérer mes clients qui entraient dans la boutique, armés de leur revue dès le début du mois de novembre. Je me souviens lorsque mes collègues et moi étions fébriles de savoir si notre boardgame préféré allait recevoir un « sceau d’excellence » ou un « 6 sur 6 », ou si les jeux de bouette allaient se faire ramasser à coups de mentions « poubelle » ou « suremballage ».

Cette époque est malheureusement révolue. Si le « Guide des livres d’ici pour les jeunes » agonise toujours dans un fascicule au milieu de la publication, le reste est méconnaissable. Sur 50 pages, il n’y a qu’un peu moins d’une vingtaine de pages qui traitent des Aventuriers du Rail, SmallWorld et autres bijoux ludiques qui n’attendent que d’être découverts. Ils essayent même, de manière pathétique, de nous prendre pour des épais en nous plaquant le titre « L’embarras du choix » dans notre face au début de la section.

Tu me mets seulement 3 jeux dans la section « Jeux légers », t’enlèves tout le système de notations avec les dés et les mentions spéciales et tu crois me rassasier en me présentant ton portrait supposément exhaustif de la création ludique de la dernière année? Vraiment? Avec moins de ressources que toi, cher « Protégez-Vous », je suis plus débrouillard; je suis capable d’avoir de meilleurs résultats après des recherches dans ma mémoire, et ce, en quelques minutes!

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Vous vous demandez probablement ce qu’il advient des 30 autres pages, public en délire? Des applications mobiles, des consoles de jeux et des jeux vidéo. J’avais « dégoût » comme mot au début pour décrire ma réaction face à cette découverte, mais je crois que je vais plutôt opter pour « honte ». N’allez pas croire que je déteste les jeux vidéo: j’y joue régulièrement depuis l’âge de 5 ans, j’en possède plus d’une centaine, j’ai plusieurs consoles et c’est mon principal domaine d’études. Il ne fait cependant aucun doute que l’industrie vidéoludique, en occupant plus de 60% du « Protégez-Vous », profite d’une tribune qu’il n’a absolument pas besoin (alors qu’il y a déjà une pléthore d’excellents sites, comme celui-ci, qui traitent des jeux vidéo) pour augmenter ses profits d’ici la fin de l’année fiscale, surtout quand l’on constate les chiffres de vente FARAMINEUX de Grand Theft Auto V, qui s’élèvent à plus 29 millions de copies vendues avec son budget de production d’environ 300 millions $. Je doute fort que le budget alloué à la publicité pour un jeu comme Pandémie, même s’il est déjà très populaire, soit supérieur à 1 million $. J’ai aussi beaucoup de difficulté à croire que donner une application mobile à un enfant pour Noël est le choix par excellence, un bien totalement dématérialisé auquel il ne jouera probablement que quelques heures avant de le laisser traîner dans sa bibliothèque iTunes.

« Vieux jeu », moi? Même à 22 ans?! Peut-être, mais je me souviens d’une époque où la consommation locale et l’achat responsable étaient des valeurs de choix pour la population qui ne pensait pas que Harper était un dieu et qui s’intéressait à l’avenir de notre société. Malheureusement, « Toys ‘R Us » existe encore et continue à étendre son joug comme un parasite, tant sur les petites villes, où il y a des boutiques indépendantes, que sur la revue d’Options Consommateurs.

Merci, mais non merci, « Protégez-Vous »; adieu! Au moins, il me reste un peu d’espoir pour les vendeurs, les producteurs et les critiques qui ne sont pas encore des vendus assoiffés de pouvoir et d’argent. Juste un peu.

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