Critique : Les enfants de minuit, Salman Rushdie (Roman)

(Par Jérémie Bernard)

Il y a des livres qui font tellement mal qu’ils finissent par marquer profondément leur lecteur. Ces livres ne vont pas dans la simplicité. Ils font souvent réfléchir sur des sujets très étrangers ou prennent beaucoup de temps pour raconter une bonne histoire. Mot après mot, phrase après phrase, on a hâte de terminer ce supplice et de passer à autre chose, mais étrangement, lorsque le défi est enfin relevé, lorsque la dernière page est tournée, le livre est toujours là. Par les blessures profondes à la patience et au désir de divertissement que ce livre cause, il réussit à se faire apprécier à postériori. Comme à la sortie d’un exigeant examen, Les enfants de minuit  nous rendent fiers et grandis de notre expérience difficile, mais qui valait le coup, à bien y penser.

Saleem Sinaï est notre narrateur pour toute la durée de cette immensément longue traversée. Il raconte son histoire à travers celle de sa famille et met tout en relation directe avec son pays, l’Inde. Il va alors adroitement raconter les trente-deux ans précédant sa naissance ainsi que ses premières trente-deux années de vie. Le style du roman est unique puisqu’issu d’un mélange culturel non négligeable : l’auteur est un indien qui a grandi en Angleterre. Le tout est présenté dans le détail. Rien n’est laissé au hasard. Le lecteur aura souvent à mettre en relation un très vieil événement avec une conséquence mise en scène beaucoup plus tard dans le roman. Heureusement, Saleem fait tout ce qu’il peut pour ne pas mélanger le lecteur, pour rendre ce foisonnement de détails quotidiens utiles à sa rhétorique.

L’histoire d’une famille indienne est dépeinte, dans toute la banalité et la magie inhérente à chaque milieu familial. Les situations sont intéressantes, mais tellement nombreuses qu’elles peuvent facilement désintéresser même le lecteur le plus patient. Il faut persévérer, puisque Les enfants de minuit change radicalement de ton lorsque Saleem raconte sa propre naissance. Ce dernier serait né à minuit tapant, le jour de l’indépendance de l’Inde. Pour faire court, Saleem Sinaï serait né exactement au même moment que son pays.

Le fait de naître à minuit ou près de minuit confère des pouvoirs aux enfants de cette nouvelle nation qu’est l’Inde. Le pouvoir de Saleem est particulier : il peut pénétrer dans les pensées de quiconque se trouvant en territoire indien. Il s’efforcera alors de retrouver tous les enfants de minuit et de mettre en commun leurs connaissances et leurs pouvoirs juvéniles. Le roman devient franchement intéressant lorsque le jeune narrateur se met à raconter ses déboires de jeune enfant prodigue, mais bien rapidement, le livre retombe dans la banalité du quotidien et remet de l’avant que les problèmes d’un enfant de 8-12 ans sont très différent que des réunions nocturnes d’enfants magiques par le biais de la pensée. La force du livre est aussi sa faiblesse : la liaison avec l’Inde et les pouvoirs magiques attirent autant l’attention que les problèmes familiaux et quotidiens de Saleem viennent diluer cet engouement.

Sans vous dévoiler l’intégralité de l’histoire, sachez que la magie occupe une place minime dans le roman. Saleem est trop occupé à se forger une identité et à affronter les obstacles de la vie. Il perdra même son pouvoir à un moment précis du récit.

Après avoir longuement réfléchi sur ce que m’avait apporté cette œuvre, j’en suis venu à cette conclusion : Les enfants de minuit est un grand roman. Je comprends totalement le travail de Rushdie sur la formation de l’Inde et la mise en parallèle avec la vie d’enfants peu ordinaires. À la fin, le narrateur remet même en question sa propre histoire. Il prend la peine de rappeler au lecteur qu’il a pu mentir sur bon nombre de choses, en ajouter et en taire d’autres. Ce roman n’impressionne pas par son histoire, mais par la preuve que l’histoire d’une personne est aussi complexe que l’histoire d’un pays entier, et que tout est toujours relié. Chaque cause a sa multitude de conséquences et on ne peut jamais totalement prévoir ce que l’avenir réserve.

Un roman magique, mais aussi profondément réaliste, près de la vie et de tout ce qu’elle peut signifier du point de vue d’un enfant et de ses craintes/désirs. Je le conseille si vous avez le courage de bénéficier des réflexions que pose ce livre à travers un pavé difficile à digérer de situations vraiment banales et assommantes par leur nombre.

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