La « mise au pas » Allemande avant la Deuxième Guerre mondiale

(Par Michael Sauvé)

Le régime nazi d’Adolf Hitler a soulevé beaucoup de questions au cours des derniers siècles.  Le gouvernement allemand jouissait d’un pouvoir totalitaire en Allemagne.  Plusieurs chercheurs et historiens se sont demandé comment un contrôle semblable sur la population a pu s’opérer.  LaGleischaltung fut l’un des phénomènes qui permit le contrôle aigu du gouvernement sur le peuple allemand.  La Gleischaltung sera introduite dans un ensemble de coercition et de collaboration volontaire avec les trois grandes forces du pays, c’est-à-dire la bureaucratie de l’état, l’armée et la grande industrie.  Chacun de ces membres importants de la société allemande se fera embrigader par le régime nazi de force ou de gré.

C’est donc à partir de 1933 qu’Hitler et les nazis entreront au gouvernement.  Certains aspects des idéaux nazis, propres aux mouvements fascistes en Europe, vont s’établir simultanément avec l’agrandissement du pouvoir du Chancelier de IIIe Reich.  Un des objectifs hitlériens était d’obtenir le Volksgemeinschaft.  Il s’agit en fait de « construire une nouvelle Allemagne, une véritable communauté hiérarchisée […] sans tension interne »[1].  C’est donc pour obtenir cette communauté allemande unie que la Gleischaltung sera mise en place.  Ce terme peut être traduit par « mise au pas »[2].  En fait, ce fut le processus de « démantèlement du système libéral et démocratique, du droit des gens »[3].  Le régime devenait ainsi totalitaire pour permettre d’unir le peuple et de le régénérer.  Les deux premières années au pouvoir du Parti nazi seront fortement influencées par la Gleischaltung.  Cependant, cette image totalitariste du IIIe Reich ne sera pas aussi puissante que certaines personnes aient pu le penser.  La source du pouvoir des nazis au commencement de leur règne reposait sur une « sorte de pacte ou d’alliance avec les puissantes forces conservatrices »[4].  Une fois le pouvoir acquis en 1933, les nazis devront contrôler les trois autres grandes forces étatiques.

Ce dernier imposera son pouvoir de deux façons diamétralement opposées.  La première méthode consistait à envoyer les groupes paramilitaires de SA pour menacer ou brutaliser les fonctionnaires de certaines institutions.  Le second procédé, des réformes venant du gouvernement central venaient chasser les individus indésirables des postes importants.  Cette mesure, faite en toute légalité, contrastait avec la violence des forces paramilitaires.  Ce modus operandi allait s’appliquer dans les différentes branches de l’appareil étatique.  Dès le 23 mars 1933, avec le vote de la loi des pleins pouvoirs, Hitler fut en mesure d’appliquer la Gleischaltung, en débutant par la bureaucratie d’état. Pour Hitler, un peuple qui demanderait des réformes démocratiques et égalitaires « n’aurait pas la moindre chance de triompher dans la mêlée universelle des peuples »[5].  Un état totalitaire était donc indispensable pour assurer le Volkgemeinschaft et dans cette logique, l’État national-socialiste devait commencer par épurer la base même de ses futures réformes c’est-à-dire l’ancienne bureaucratie étatique de Weimar.  Pour renforcer le pouvoir de l’État sur les Länder, une nouvelle loi sera tout d’abord appliquée à partir du 31 mars 1933.  Cette loi faisait en sorte de transformer le pays en un État central puissant en plus de mettre fin aux mandats des communistes dans les Länder.  Les communistes qui représentaient une menace politique, seront donc remplacés par des gouverneurs[6](Statthaler) désignés par le Parti.    Une autre loi instaurée le 7 avril 1933 « pour le rétablissement d’une fonction publique professionnelle »[7] visera en quelque sorte à nettoyer cette première force importante du pays.  Les communistes et les juifs étaient principalement visés par cette mesure, mais également les incapables ainsi que certaines personnes dont « leurs activités politiques passées n’offraient pas la garantie d’un engagement sans réserve en faveur de l’État national »[8].  Le gouvernement allemand voulait les expulser et les rétrograder de façon à rendre inoffensifs ces probables suspects à l’État.  On remarque ici la présence évidente de laGleischaltung qui tente de débarrasser l’État allemand de ceux qu’elle considère comme nuisibles.  Si la bureaucratie étatique n’est pas « saine », une régénération du peuple par un État totalitaire serait impossible selon l’idéologie nazie.  Plusieurs bureaucrates étaient d’ailleurs pleinement d’accord avec ces nouvelles mesures, car en tant que haut fonctionnaire d’un état totalitaire, leur responsabilité et leur prestige augmentaient, ce qui apportait une forte sympathie pour le mouvement nazi.  La justice subira exactement le même traitement de lois et de violence.  Plusieurs membres du personnel idéologiquement affiliés à la gauche furent envoyés en congé forcé et ensuite directement renvoyé une fois la loi du 7 avril approuvée. Ces persécutions idéologiques et antisémites avaient débuté dès le mois de février, où un blocage de toutes les entreprises juives fut mis en place par la SA, pour dissuader les clients d’y entrer.  Jusqu’en 1934, 2000 fonctionnaires, 3000 médecins, environ 4000 avocats[9] seront ainsi expulsés du système gouvernemental.  Le patronat des usines subira lui aussi un sort semblable.

Les grands industriels avaient un rôle clé dans les plans d’Adolf Hitler.  Ses projets de réarmement pour une guerre future devaient inévitablement transiger par les grands propriétaires industriels.  S’associer avec Hitler était idéologiquement plus qu’acceptable, car il représentait le meilleur rempart contre le communisme.  De plus, certains des patrons voyant le profit futur d’un réarment du pays, s’affilièrent au parti et devinrent membres[10].  Encore une fois, les nazis allaient frapper sur deux fronts.   Le 1er avril 1933, Hitler enverra les SA occuper le siège du RDI[11] (Reichsverband der Deutschen Industrie), principal syndicat industriel à l’époque.  Les juifs présents furent expulsés et finalement le RDI fut dissout le 22 mai pour être reconstitué en  « Corporation Nationale » pour y nommer le pro-nazi Gustav Krupp von Bohlen responsable de toute l’organisation.  Le patronat fut ainsi contrôlé assez facilement vu le peu de résistance qu’il offrait.  La Gleischaltung devait ensuite prendre en main les ouvriers des usines.  Le but d’Hitler vis-à-vis de l’industrie allemande, c’était d’éliminer les querelles entre employées et patrons sous la forme de corporatisme, spécificité de l’idéologie fasciste de l’époque.  Le but était de créer un seul syndicat pour unir les travailleurs et les patrons afin d’obtenir une paix sociale.  C’est dans ce but que fut créée en 1933 la DAF (Deutsche Arbeitsfront) dirigé par Robert Ley.  Le pouvoir de gérer les conflits fut retiré à la Corporation Nationale pour être assigné à la DAF, démontrant ainsi son importance et le rôle fantoche de von Bohlen.  Le DAF mettra en place plusieurs mesures pour assurer une bonne entente entre les deux groupes et satisfaire les demandes ouvrières.  Le gouvernement augmentera en autre le nombre de journées de congé pour les travailleurs.  La plus grande réalisation de la DAF dans sa tentative de mise au pas du prolétariat sera la KDF.  LaKraft durch Freude sera une auxiliaire chargée d’organiser des activités culturelles et sportives pour les travailleurs, en plus d’augmenter leur salaire.  La KDF prévoyait des activités normalement réservées aux classes plus aisées, pour réaliser une nation sans conflit de classe.  Cette tentative de mise au pas de la grande industrie laissera cependant les petites et moyennes entreprises de côté, incapable de faire compétition avec les grandes usines soutenues par l’État.  Il est observable que plusieurs autres organisations subiront également une mise en commun et une nazification ou seront tout simplement dissoutes.  C’est une des conséquences directes de laGleischaltung car dans cette obsession de former un peuple uni, les associations pouvaient représenter une certaine distraction.  Le gouvernement voulait « éliminer tout intermédiaire entre l’individu et l’État »[12] pour que la seule source de loyauté soit dirigée envers l’État allemand.  C’est ce qui arrivera lors de la compétition entre la Reichswehr et les groupes SA.

Le cas de l’armée est très intéressant par ses pratiques.  La Gleischaltung s’appliqua différemment face au corps des officiers.  Hitler avait justement fait une promesse aux officiers qu’ils ne seraient pas mêlés aux questions politiques[13].  Cette mesure favorable au chancelier allemand venait aussi s’ajouter aux éléments contextuels des années trente. Après la signature du traité de Versailles, l’armée fut réduite à 100 000 hommes, dont 4000 officiers.  Le Parti nazi avec ces promesses de réarmement et de retour du service obligatoire attirait déjà un certain nombre de militaires à sa cause.  Malgré ces mesures, le parti nazi n’obtenait qu’un support positif des officiers.  Il faudra plusieurs étapes avant d’obtenir le support inconditionnel de l’armée.  Ce qui implantera la Gleischaltung au sein de la Reichswehr ne sera pas fait par le Parti, mais bien par l’armée elle-même.  Lorsque le conflit devint plus dur entre les deux factions armées qu’étaient la Reichswehr et la SA, l’armée décida par elle-même de faire preuve d’allégeance envers le Parti nazi.  En avril 1934, 70 juifs furent chassés des forces armées, dont 7 officiers, et ce sans que le parti ne l’exige.  Ils adoptèrent également le drapeau nazi et reçurent de l’instruction politique nationale-socialiste de façon volontaire[14].

Ayant ainsi obtenu un certain soutien de l’armée, en plus de la bureaucratie et des grands industriels, Hitler devait maintenant calmer la situation mouvementée en Allemagne causée par l’arrivé au pouvoir des nazis.  Il déclara le 6 juillet la « fin de la révolution »[15], prônant ainsi un retour au calme.  Cependant, les SA nuisaient encore fortement à la paix publique.  En fait leur existence même mettait en péril la Gleischaltung, car ils étaient la cause de nombreux griefs venant de l’armée, mais également de l’industrie et de la bureaucratie qui les employaient comme ouvriers.  Les SA avaient pour projet de remplacer l’armée allemande ou du moins d’en être l’organe principal.  Ce caractère hostile envers l’armée officielle nuisait[16] aux plans futurs du dirigeant.  Durant l’été 1934, la Reichswehr semblait avoir définitivement choisi de soutenir le NSDAP qui traversait une crise politique provoquée par le ministre von Papen.  Bien que laSturmabteilung ait grandement aidé Hitler à prendre le pouvoir, il va tout de même décider de la « mettre au pas ».  Cette entité révolutionnaire et violente ne convenait plus avec la Gleischaltungdu IIIe  Reich.  Finalement, Hitler ordonna aux SS et à certains membres de la Reichswehr de mettre fin aux perturbations de la SA et ainsi, la « Nuit des longs couteaux » du 29 juin 1934 sera la dernière pour plusieurs d’entre eux.  Cette mesure, bien qu’illégale et brutale, allait rendre le Führer plus populaire auprès de la population et des trois forces étatiques.  En contrepartie de cette trahison hitlérienne, l’armée dut accepter 4 régiments de SS et leur fournir de l’équipement[17].  Les SS deviendront ainsi une force reliée directement au gouvernement nazi au sein de l’armée.  Après avoir aplani la bureaucratie, l’armée et l’industrie, Hitler allait assurer son contrôle sur l’Allemagne avec la loi du 14 juillet.  Cette dernière faisait du NSDAP le seul parti permis en Allemagne.  Ainsi, il s’assurait de la stabilité de son gouvernement.  Cette loi empêchait toute tentative d’attaque « légale »[18] de la part des autres partis au Reichstag.  La dernière puissance qui pouvait encore défaire le gouvernement nazi était le président Hindenburg et ses pouvoirs d’urgence venant de l’article 48.  Cependant, sa mort le 2 août 1934 vient enlever à l’Allemagne sa dernière chance de dissoudre le pouvoir législatif en place.  Hitler achèvera laGleischaltung en incorporant les pouvoirs exécutifs du président défunt, instaurant ainsi sa main mise sur la totalité de l’appareil étatique allemand.  Le sacrifice des forces SA, pourtant si utile au parti nazi, montre l’importance de la Gleischaltung pour le régime, mais surtout, il prouve qu’Hitler avait particulièrement besoin du soutien de l’armée, car sans son appui, il n’aurait pas su garder le pouvoir.

En conclusion, la Gleischaltung sera donc pratiquement terminée en 1934, après que chacune des grandes organisations étatiques soit passée sous le contrôle des nazis.  Bien que les éléments nuisibles au totalitarisme hitlérien fussent écartés de force, la plupart des dirigeants de la bureaucratie, de l’armée et de la grande industrie virent le potentiel d’un accord avec le régime d’Hitler et participèrent volontairement à la mise au pas de leur secteur.  Dans le cas contraire, tout mouvement de contestation dans l’une de ces institutions était rapidement maîtrisé par les groupes paramilitaires.  La « mise au pas » fut donc appliquée de gré ou de force en moins de deux ans.  Cependant, le Führer dut infliger la Gleischaltung à ses propres hommes pour obtenir le consentement de ses nouveaux partenaires.  Le sacrifice de la SA fut un geste politique pour maintenir les nouvelles alliances qui formeront le IIIe Reich qui déclenchera la Seconde Guerre mondiale.

Bibliographie

AYÇOBERRY, Pierre, La société allemande sous le IIIe Reich, France, Point Histoire, 1998, 435p.

HITLER, Adolf, Mein Kampf, France, Nouvelles Éditions Latines, 1934, 650p.

PAXTON, Robert O., Le fascisme en action, France, Point Histoire, 2004, 439p.

STEINHOFF, Anthony, cours HIS4345 : Histoire du fascisme et du nazisme, automne 2012.

WAHL, Alfred, L’Allemagne de 1918 à 1945, Paris, Armand Colin, 1993, 175p.

[1] Alfred Wahl, L’Allemagne de 1918 à 1945, Paris, Armand Colin, 1993, p.40.
[2] Pierre Ayçoberry, La société allemande sous le IIIe Reich, France, Point Histoire, 1998, p.122-123.
[3] Alfred Wahl, L’Allemagne de 1918 à 1945, Paris, Armand Colin, 1993, p.100.
[4] Robert O. Paxton, Le fascisme en action, France, Point Histoire, 2004, p.202.
[5] Adolf Hitler, Mein Kampf, France, Nouvelles Éditions Latines, 1934, p.231.
[6] Alfred Wahl, L’Allemagne de 1918 à 1945, Paris, Armand Colin, 1993, p.103.
[7] Pierre Ayçoberry, La société allemande sous le IIIe Reich, France, Point Histoire, 1998, p.125.
[8] Ibid.
[9] Alfred Wahl, L’Allemagne de 1918 à 1945, Paris, Armand Colin, 1993, p.103.
[10] Pierre Ayçoberry, La société allemande sous le IIIe Reich, France, Point Histoire, 1998, p.129.
[11] Alfred Wahl, L’Allemagne de 1918 à 1945, Paris, Armand Colin, 1993, p.104.
[12] Anthony Steinhoff, cours HIS4345, Histoire du fascisme et du nazisme.
[13] Pierre Ayçoberry, La société allemande sous le IIIe Reich, France, Point Histoire, 1998, p.127.
[14] Ibid., p.128.
[15] Alfred Wahl, L’Allemagne de 1918 à 1945, Paris, Armand Colin, 1993, p.106.
[16] Pierre Ayçoberry, La société allemande sous le IIIe Reich, France, Point Histoire, 1998, p.127.
[17] Ibid., p.128.
[18] Robert O. Paxton, Le fascisme en action, France, Point Histoire, 2004, p.118.

 

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