Critique : Radiohead – In rainbows (CD)

(Par Jérémie Bernard)

Septième opus du groupe, et tout premier à être offert en téléchargement sur leur site avec la mention « payez ce que vous voulez », « In Rainbows » fait donc partie un tournant commercial du groupe. Sorti un peu plus tard en copie physique avec Tbd Records, cet album affiche une explosion de couleur ressemblant à une vision de l’espace ou même à des taches colorées vue au microscope. Le nom de l’album est affiché par-dessus cette explosion, en cinq couleurs, suivies du nom du groupe en deux autres couleurs. La pochette cartonnée s’ouvre complètement pour dévoiler un gros plan de cette explosion orangée et semblant énormément chaude. Une pochette qui fait honneur au nom de l’album, mais qui ne laisse aucun indice sur le ton ou les thèmes de celui-ci.

Le livret présente quant a lui encore plus d’explosions colorées dans toutes les teintes utilisées pour le texte de la pochette. Ce qui est vraiment intéressant et original, c’est lorsque l’on s’attarde sur les textes dans le livret. Ceux-ci sont disposés de façon totalement unique sur chacune des pages, ne respectant aucunement l’espace standard entre chaque mot, devenant une représentation graphique du texte lui-même. Chaque chanson voit ses premières phrases écrites dans toutes les couleurs, et ses dernières en blanc, comme si l’arc-en-ciel se trouvait dans le ciel, donc dans le haut du texte.

Un contenant très bien utilisé par Radiohead pour renforcer cette expérience colorée et multiple qu’est « In rainbows ». La disposition du texte et les couleurs présentées permettent une grande immersion dans chaque pièce, le contenant aidant la compréhension des paroles et son débit par rapport à la musique.

1. 15 step

Avec la capacité qu’a Radiohead de se promener d’un genre musical à l’autre, il est totalement impossible de savoir à quoi s’en tenir en entendant les premières secondes de « 15 step ». Passant de la douce mélodie d’été à l’interlude inquiétant et sombre, cette première pièce rend extrêmement curieux d’entendre la suite de l’album.

S’assumant par de gros accords épais et empreints de mystères, le clavier révèle un goût électronique et « space » pour la chanson. Il aura droit à de grands moments à lui servant à bâtir l’univers précis de l’œuvre et faire entrer l’auditeur très profondément dans le monde inquiétant que cette pièce aborde. Des sons tout aussi différents que bourrés d’effets pour créer cette notion d’immensité et d’infini ressentie dès le deuxième couplet. C’est le clavier qui a la tâche de terminer la pièce, avec des accords frêles, sur un son semblant vouloir se désagréger sans crier gare.

La guitare est l’élément le plus surprenant, se faisant entendre pour la première fois avec une mélodie faisant très légère, voir chanson d’été. Avec juste un petit peu de distorsion, on arrive à créer cet effet de légèreté ne servant juste qu’à s’envoler encore un peu plus pour être ensuite prisonnier de l’univers du groupe. Changeant souvent de gamme, la guitare allie douceur avec inquiétude pour ne jamais rassurer l’auditeur. Beaucoup de mélodies, toujours un peu différentes, ne prenant jamais toute la place, puisqu’une foule d’éléments  sont toujours présents en même temps.

C’est un rythme de percussion très unique qui sert d’émissaire à la chanson durant les premières secondes. Ces percussions semblent plutôt électroniques et viennent éventuellement être superposées à la vraie batterie sans que l’on s’en rende compte à premier abord. Mélange très réussi et original comme Radiohead savent le faire. Une fois établi, le rythme est gardé jusqu’à un certain point de la même façon jusqu’à la fin, le but étant de construire autour de celui-ci avec des couches de claviers, des chœurs et la mélodie de guitare. Lors de moments plus calmes, le rythme de base ne fera que perdre en éléments pour masquer sa présence, et rajouter des coups jusqu’à reprendre sa vitesse initiale. L’on joue beaucoup sur le tambour utilisé et sur le mélange vrai/électronique, pour dynamiser la pièce sans pour autant être hyper rapide. La basse est très surprenante ici, changeant toujours son jeu, faisant sourire à chaque fois, et rendant le tout encore plus dynamique avec quelques lignes répétées maintes fois ou des « fills » semblant aussi amusants à jouer qu’entendre.

La voix de Thom Yorke est accompagnée d’un chœur sur cette pièce. Celui-ci a pour mission de sonner un peu comme un instrument, tenant une note et y ajoutant un étrange trémolo, comme si c’était un chœur provenant d’une dimension différente de la nôtre. La voix sur la piste est calme et lente, allant de pair avec la belle musique créée à la guitare et ralliant l’étrange lorsque le clavier arrive avec les chœurs pour plonger l’auditeur dans les méandres du doute et de l’incertitude. Une chanson qui se questionne beaucoup, doté d’une certaine fatalité sur les erreurs que l’on peut faire durant une vie. Les erreurs sont plurielles et n’arrivent pas toujours par notre faute. Il faut s’attendre à revenir à la case départ, sinon une grande déception s’ajoutera à l’échec engendré par un tel retour en arrière. Personne n’est épargné, mais cela nous rend tous égaux. Un thème très simple sublimement abordé dans une économie de mots et un chant naïf de son sujet. Quelques effets sont ajoutés à la voix pour bien concentrer l’oreille sur un futur changement de section instrumentale.

Une première pièce diluant déjà bon nombre de genres musicaux pour un mélange unique et toujours intéressant à écouter. Un chœur utilisé de nouvelle façon et un travail aussi différent au clavier et à la guitare permettent de bien remplir ce rythme soutenu à la batterie et parfois respecté par la basse. Gageons qu’il est impossible de trouver une chanson semblable.

2. Bodysnatchers

Encore marqué par un rythme soutenu et faisant office de fondation à la chanson, ce deuxième titre prend les sonorités étranges de « 15 step » pour les porter encore plus loin. Il faut attendre la moitié de la chanson avant d’avoir un répit auditif, le début de la pièce étant déjà très rempli.

Le clavier peut sembler absent sur cette pièce, tellement son rôle de soutien est homogène. Des sons très pleins sont encore une fois utilisés pour tout simplement appesantir les couleurs des autres instruments. Quelques effets électroniques sont insérés avec parcimonie, mais ne seront discernables que si l’on tente de les trouver, n’ayant aucunement pour but d’attirer l’attention.

Les guitares sont partout sur ce titre, se doublant très souvent pour créer et améliorer cette mélodie étrange du début. Des notes soutenues, des mélodies lentes comme rapides, une section acoustique, bref beaucoup d’éléments différents à découvrir pour une pièce aussi courte. La distorsion est beaucoup plus utilisée que sur « 15 step », créant cet effet de son bizarre et grognant. Les deux guitares se complètent très bien, s’échangeant la balle tout au long de la chanson pour décupler les sections déjà nombreuses en éléments. Beaucoup d’effets sont utilisés, permettant de donner des identités propres à chaque section instrumentale de la pièce.

La batterie restera dans sa ligne tout au long de la pièce, se permettant à un endroit une accalmie pour revenir en force peu après. Cette accalmie se fait par de simples coups de baguette sur le rebord de la caisse claire, élément toujours intéressant à entendre en studio. Plus de cymbales sont utilisées ici, pour une batterie plus complète qui n’a pas besoin de partager sa tâche avec un rythme électronique. La basse sait ajouter son côté lourd à la mélodie de guitare dès le début, se donnant encore une fois une présence unique et toujours pleine. Des « slides » peuvent être entendues, en plus de petites lignes uniques disséminées ici et là. La basse redevient plus traditionnelle quand une guitare acoustique se fait entendre, ne désirant pas détonner lorsque la mélodie de base est mise de côté pour un moment. Même à cet endroit, elle créé presque à elle seul le crescendo ramenant la pièce à cette mélodie reprise presque entièrement par la basse vers la fin.

Avec une voix très simple au début, il est difficile de s’attendre à un retour d’une forme de chœurs ressemblant beaucoup à ceux déjà présentés sur la pièce précédente. Suite à la présence de ces voix multiples, celle du chanteur perdra en douceur pour lancer plus crument ses paroles. Les mots sont étirés à leur maximum, d’autres phrases sont débitées beaucoup plus rapidement, pour un chant très particulier, impossible de deviner sans quelques écoutes. Le chanteur peut faire perdurer une note, et la couper sans crier gare, comme s’il essayait différentes approches, un peu comme le narrateur dans les paroles. On parle de mensonges contemporains, créés par une société, qui ne s’accepte plus telle qu’elle est et qui se cache derrière des images fausses et identiques. Le narrateur parle du désir de sortir de là, mais de l’impossibilité de le faire. Cette fausse identité collective provient d’un contrôle plus haut, culturel et ancré dans notre façon de vivre.

Toujours aussi rythmée et allant dans pleins de directions en même temps, « Bodysnatchers » arrive à présenter un problème de société très grave tout en proposant des mélodies intéressantes, une production de sonorités et de sections musicales qui se tiennent et qui racontent en elles même une histoire, hors de tous les mots du chanteur.

3. Nude

Première balade de l’album, cette pièce lente et éthérée sait prendre quelques paroles et les étirer pour gagner le temps nécessaire servant à fermer les yeux d’un auditeur éveillé par les deux titres précédents.

Des cordes et des « pads » viennent enrichir de leur présence cette œuvre déjà bien belle. Très orchestraux, mais évitant les mélodies encombrantes, ces sons clairs permettent d’ouvrir les possibilités alors que la batterie et les guitares se doivent de rester tranquilles. Sans être présents à chaque instant, ces sons sont toujours bienvenus dans leur apparition discrète et invitant toujours les autres instruments à les rejoindre dans la construction d’une section haute en féérie.

Abandon de la distorsion pour des sonorités beaucoup plus saines et claires, dans la même veine que les magnifiques sons de claviers utilisés pour le titre. Quelques petits arpèges font place à une petite mélodie toute calme, sur d’invisibles accords acoustiques. La guitare n’use pas d’artifice ici, mais reste indispensable dans l’élaboration de l’univers de la pièce.

Par-dessus une batterie aussi douce et respectueuse au cours de la pièce, une basse a pour mandat de délivrer une mélodie qui sera gardée pour presque toute la chanson. Rien à redire sur cette ligne rythmique, puisqu’elle fait toute la vibration interne du morceau, donnant une raison d’être à ces cordes claires et à cette guitare doucereuse. Tout est fait pour être très semblable du début à la fin, vu le débit très lent du chanteur, il y a peu de place pour de gros changements musicaux.

Les voix sont ici à l’apogée de la lenteur, pour un effet calmant et permettant de bien assimiler les sons de claviers. Bercé par la mélodie de basse, l’auditeur peut entendre les quelques mots chantés avec talent lui raconter une petite histoire bien négative, celle de la vie en général. Si on se ment, il faut s’attendre à chuter, à payer… Autant de douceur ne peut que bien faire passer un message aussi dur, sans faire germer la moindre rage dans l’esprit de la personne qui écoute, tellement les harmonies de voix et le chant sont calmes et posés. Une mélodie de voix sans paroles clôt l’œuvre, ajoutant au final encore plus de magie à un morceau déjà bien chargé en effets majestueux. C’est cette voix muette qui termine la pièce avec une montée, pour une finale aussi tragiquement belle que les premières notes tristes des cordes perçues précédemment.

4. Weird fishes / Arpeggis

Transporté dans les tréfonds de l’océan, emporté par ces étranges poissons mentionnés dans le titre, l’auditeur se voit offrir une chanson à rythme rapide, quoique finalement lente dans sa progression et ses arrangements, pour un effet rappelant beaucoup le « trance » genre électronique basé sur des sons et mélodies répétées très longtemps sur une vitesse assez soutenue. C’est de cette façon que se déroule la quatrième piste de « In rainbows » ; offrant encore une fois à ses trois quarts une section instrumentale laissant juste assez de temps pour réfléchir au texte avant la finale.

Seuls quelques effets sont ici audibles, les projecteurs étant sur les deux guitares et la basse, qui ont à se partager les lignes mélodiques. Quelques cordes peuvent être entendues, mais rien d’aussi marquant que lors des trois pièces précédentes. Un piano électrique peut aussi être perçu, au moment ou la batterie arrête et que le niveau sonore global baisse. Quelques sons étranges plaqués avec force arrivent tout de même à surprendre positivement. Tout au long de l’écoute, il est à se demander ce qui est joué par une guitare ou fait au clavier, tellement la mixture musicale est confondante.

Le titre l’avait annoncé, des arpèges à la guitare feront, avec une pincette de distorsion, le gros du travail d’entrée en transe mentionné ci-haut. En mélangeant leurs arpèges et mélodies, les deux guitares forment ensemble un très beau tableau musical qui commencera très simple pour se terminer dans un labyrinthe sonore et coloré. Frôlant le son acoustique, ces guitares sauront garder le niveau d’énergie plutôt bas pour rester dans le thème de la résolution tranquille, du départ, de la fuite, de l’emportement dans un monde différent. Inversant les arpèges ou bougeant la gamme d’endroits, la mélodie entendue semble en constant mouvement.

La batterie refait encore une fois le même travail de soutien égal. Elle va s’arrêter quand la chanson le demande et utiliser quelques cymbales pour freiner ou recommencer une section. Le jeu de pédale est assez intéressant puisque changeant d’un endroit à l’autre. La basse quant à elle possède autant de lignes différentes que la chanson possède de sections, variant comme toujours son jeu pour un dynamisme parfait qui serait impossible avec les guitares aux prises avec des arpèges continus et un clavier qui n’est là que pour pousser le son vers un plus grande plénitude. La basse se fait donc entendre du début à la fin, vivante comme jamais, éternellement bornée à jouer quelque chose de diamétralement différent des autres instruments.

Le travail de Tom Yorke est cette fois plus facilement audible et univoque. Accompagné de voix lointaines et lentes, il débitera sans trop de changements une histoire sur cette décision importante de suivre la personne aimée, de se laisser emporter, ou de rester à un endroit sans aucune raison valable face à l’irrésistible désir d’aller ailleurs. Les voix secondaires seront quelques fois mises en avant plan, comme lors de la minute instrumentale vers la fin de la pièce. Ces voix resteront très faibles, comme perdues, provenant de l’extrémité de l’espace ou des profondeurs de l’océan. La fin reverra le chanteur terminer ses paroles avec une voix plus grave, presque aussi lente que les voix secondaires, répétant des mots, se mêlant au reste de la musique pour une impression de « départ vers un ailleurs » totalement réussi.

5. All I Need

Sincère et sérieuse, cette pièce arrive avec très peu de guitares à créer la même ambiance que sur les autres pistes de l’album, réutilisant la formule d’une mélodie grave et d’un rythme constant pour ajouter des couches musicales au produit final. Aussi modeste que spéciale, cette chanson frappe droit au cœur avec son refrain simple et douloureux.

Les éléments empruntés au clavier sont nombreux sur ce cinquième morceau. Une tapisserie de fond reste toujours présente, mais un carillon vient rendre unique le mélange. Progressivement, un piano viendra supporter la mélodie principale, avant de s’en créer une à lui et de s’y faire accompagner d’une myriade de sons et d’effets remplissant autant l’oreille que l’océan de distorsion des autres pièces. C’est dans l’économie de notes que le clavier devient efficace, rendant chaque accent, chaque parcelle de mélodie mémorable, puisque significative, choisie et quasi unique. Le carillon ajoute à la douceur du titre, diluant un peu la mélodie très grave jouée en arrière-plan.

La guitare est l’élément le plus en retrait, se faisant remarquer par quelques petits sons et d’autres effets tout aussi minuscules dans le torrent de vie qu’est cette chanson. Cette contribution n’est pas déplacée, mais est tout de même loin d’apporter la même magie que sur d’autres pistes de l’album.

La batterie maintient sa route, permettant encore une fois à la basse de jouer la mélodie centrale de la chanson. Cette mélodie est très intéressante dans sa composition puisqu’elle permet d’être accompagnée par presque n’importe quoi sans jurer avec la cohérence du morceau. Le son de basse utilisé, grâce à un petit peu de distorsion, appesantit cette pièce plutôt légère dans son ensemble. Lorsque les instruments se déchaînent, la batterie frappe constamment sur une cymbale, faisant un excellent travail de crescendo, se montrant réellement où la puissance est requise dans l’œuvre. Malgré les sons de claviers prenant de plus en plus de place, ces coups de cymbales sortent la tête de l’eau pour ne pas que le rythme se retrouve noyé dans cette marée de sons.

Avec des paroles toutes en métaphore, le sujet de la pièce en ressort riche en images et en interprétations. Encore une fois, beaucoup d’émotions contradictoires sont présentes. Cette relation amour/haine est bien supportée par les instruments, semblant toujours recréer le bourbier d’un cerveau et d’un cœur humain par des sons et des effets tous plus uniques et magiques les uns des autres. Une voix optant encore pour un crescendo d’intensité pour faire monter les mêmes phrases à des sommets différents. Un mélange de bien et de mal-être, « All I need » résume bien l’absurdité d’un besoin pour l’humain.

Y allant d’une progression classique pour Radiohead, ce morceau cherche à faire sonner chaque mot avec l’importance de sa signification. L’utilisation d’un carillon et le retrait presque total des guitares rééquilibrent l’album et apportent un vent de fraîcheur dans le rapport de forces musicales présentes. À fredonner dans un moment de détresse, cette triste pièce saura réconforter le plus démoli des êtres.

6. Faust Arp

Aussi courte que rythmée, cette unique pièce arrive à mettre en place un univers sonore riche en très peu de temps. Utilisant un peu moins d’éléments qu’une pièce plus lente, « Faust Arp » surprend par sa vivacité, notamment au niveau des paroles nombreuses et des mélodies gracieuses.

Des cordes subliment assurent une présence pleine et mélodique sur cette petite pièce. Cette mélodie vient appuyer les paroles et rehausser énormément le ton en élevant certains moments pour ensuite redescendre à un niveau plus sobre, où la guitare et la basse acoustique font leur partie du travail. Il est intéressant de voir que la section de cordes pourrait à elle seule offrir quelque chose d’intéressant à l’auditeur, comme si elle était une seconde voix à l’œuvre, en plus des mots chantés par Yorke.

Le travail de guitare reste totalement simple, construit pour être joué en chantant, pour un effet intime en spectacle et une économie d’éléments pour une pièce qui se doit de laisser la place aux cordes et à la voix. Il est à noter que lors de l’enregistrement, plusieurs pistes de guitares peuvent être parfois discernables. Lorsque tous les instruments travaillent ensemble, il est difficile de bien entendre la guitare, mais on la devine aisément dans ce gentil capharnaüm sonore, continuant tranquillement sa partie ayant le mérite de changer de gamme assez souvent pour des effets émotifs variés en peu de temps.

Aucune batterie ni élément de percussion n’est utilisé, puisque la guitare occupe un rôle totalement rythmique et qu’une basse acoustique seulement ajoute sa douce puissance au jeu. Suivant totalement la guitare au début, cette même basse acoustique s’en éloigne un peu plus pour créer son rythme à elle et ajouter des accents où elle le juge nécessaire. Ceci ajoute énormément au dynamisme de l’œuvre puisque chaque instrument devient alors maître de son importance. Certains coups sonneront plus fort, d’autres seront plus rapides et discrets, pour une musique que l’on sait réelle et humaine. Malgré toutes ces décisions de rythme, la basse reste tout de même à sa place, n’allant jamais dépasser en importance la voix ou les cordes.

Le débit de la chanson est plutôt rapide, permettant alors de dire beaucoup de paroles en deux minutes. Les mots s’enchaînent tout en tiédeur, la voix du chanteur restant assez grave sur la majorité de la piste. Tout s’écoule merveilleusement bien, les mots répétés permettant de saisir la signification des images proposées avant d’enchaîner avec d’autres phrases rapides. La chanson dans son ensemble ressemble presque à une incantation dans le débit de ses paroles et la nature murmurée de celles-ci. Fortes images pour parler de contraires propres à la vie, d’une fatigue de l’âme due à des pensées ressassées, hantant un esprit jusqu’à le fatiguer à la longue. La répétition de mots aide à voir le côté épuisant de ne jamais totalement bien se porter, de toujours avoir certains mauvais côtés à réfléchir. Quelques petites harmonies de voix viennent accentuer encore plus certains mots, sans jamais s’imposer.

Triste malédiction à soi-même, « Faust Arp » se démarque par la présence travaillée de cordes comme élément mélodique principal et un débit de voix pauvre en répits, mais tragique dans ses nombreuses répétitions. Douce et sobre, cette pièce arrive sans percussions à posséder un rythme correct, assez plein pour porter ses paroles tourmentées jusqu’à l’esprit de l’auditeur.

7. Reckoner

Pièce phare de l’album, « Reckoner » sait faire preuve de ce mélange propre à Radiohead constitué d’un rythme unique et puissant pour appuyer une chanson généralement assez calme. Portée par cette magie commune aux futurs grands classiques d’un groupe, cette pièce arrive tout de même à surprendre par une coupure marquée en son milieu et une certaine paix intérieure s’en dégageant. Signe d’un groupe mature et en pleine possession de son processus créatif, elle étonne juste assez sans détonner garder son efficacité.

Refaisant appel aux cordes pour bien enrichir le niveau musical de l’œuvre, Radiohead reprendra aussi un subtil piano dans la palette d’instruments de « Reckoner ». Le son utilisé se confond divinement bien avec celui de la guitare, quelques accords appuyant simplement la mélodie principale pour marquer un futur changement de rythme. Les cordes n’arrivent que vers la fin, faisant suivre le côté paisible mentionné ci-haut. Assez orchestrale, la section de corde complète arrive lorsque la batterie cesse, pour remplacer ce rythme exotique l’espace d’un moment et ensuite l’accompagner pour une finale plus grosse que le début de la pièce.

La guitare reste dans son coin malgré son rôle mélodique. Ne prenant pas trop de place, mais étant toujours clairement audible, elle varie à deux endroits ses mélodies comme un filtre coloré à l’ambiance générale de la pièce. Le son électrique sans distorsion n’est pas sans rappeler la mélodie vue en début d’album sur « 15 step ». Ce retour au début avec une pièce différente et portant la signification du titre de l’opus entier permet un bon rafraichissement thématique et musical dans une optique d’album comme ensemble artistique. Ce qui fait l’utilité de la guitare, c’est sa capacité à rester sur une mélodie durant une section, permettant un côté répétitif qui aidant le désir de stabilité lyrique du groupe. Radiohead usant presque toujours de plusieurs effets et sons différents, il est important que les instruments gardent des sections distinctes et semblables pour ne pas rendre la musique extrêmement dense et complexe à déchiffrer.

Que de plaisir à entendre une section de percussion unique et complète en introduction de la pièce ! Autre élément proche de « 15 step », ce rythme reste à tout le moins totalement différent et use de beaucoup de petites cloches et cymbales pour créer des sons. La batterie est hybride, mélangeant effets électroniques et coups à bas volumes. Le jeu reste toujours subtil et intéressant à déchiffrer puisque  bien enregistré et plein d’énergie. Le rythme proposé perdra quelques éléments en s’approchant de son silence complet un peu après le milieu de la piste, annonçant son retrait, sans jamais donner d’indice quant à son retour dans l’univers musical proposé. Une batterie qui sait se faire reconnaître, donc, et contribue énormément à la qualité de cette chanson. La basse offre ici un de ses jeux les plus simples, perdant de sa grande originalité au profit de quelques notes moins marquantes et un travail de support très classique. Mal équilibrés dans leur originalité, les deux éléments rythmiques perdent un peu de saveur par une basse peu inspirée face à une batterie en pleine forme.

Sur cette pièce la voix aigüe de Yorke revient en force pour délivrer ses paroles les plus optimistes jusqu’à présent. Accompagné de voix servant de troisième élément rappelant le début de l’album, le chant se démarque ici par sa nature tragique, mais non teintée d’un certain sourire face à la vie. On parle d’humanité, d’impossibilité, mais aussi de fatalité hors de notre contrôle, donc d’une déresponsabilisation enlevant un grand poids sur la conscience. Mentionnant le titre de l’album, les paroles révèlent donc une partie de la signification de celui-ci : la perte dans l’arc-en-ciel de l’humanité, notre séparation à tous parmi un ensemble précis de couleurs différentes et indispensables. Nous sommes différents, et cela forme ce qui est bien en nous, clé ultime de notre identité. Une mélodie vocale assez unidirectionnelle même lors de l’arrêt total des instruments, pour une continuité qui ne dérange pas et permet au reste des instruments de changer leurs éléments. Sorte de lamentation passive, le chant ici semble chercher sa voie sur terre, et ne la trouver finalement que dans le ciel.

Bel ensemble complet comprenant un rythme unique, des mélodies familières à la guitare et des cordes célestes sur un chant triste et franc, « Reckoner » ne peut laisser indifférent, que ce soit pour ses sonorités bien agencées ou cette espèce de reconnaissance humaine qui s’en dégage à grandes bouffées de fraîcheur aveugle, touchant tout le monde en toute neutralité, comme si cette pièce était le chant même de l’arc-en-ciel créé par la différence humaine.

8. House of cards

Le huitième morceau de l’album est sans conteste le plus simple dans ses arrangements et le moins inattendu dans sa structure. Offrant tout de même matière à réfléchir, « House of cards » fait dans la simplicité volontaire, laissant à nu le plus possible les paroles pour un effet marquant, sans toutefois nier la présence d’éléments propres à l’album.

Un gros lot de sons indistinct et ambiophonique peuple cette chanson. Ces derniers font office d’effets sonores et d’ambiances plus que de mélodies. Quelques effets sont aussi présents sur tous les instruments, la plupart du temps sous forme d’écho. Aucun travail précis au clavier donc, sauf quelques notes intelligibles, mais beaucoup de remplissage aidant la transe auditive. À chaque écoute, de nouveaux sons sont perçus, pour un travail de recherche très exhaustif de la part de Radiohead. La majorité des sons entendus suivent les couplets et refrains, point de repère essentiel dans une chanson aussi volage dans sa composition musicale.

C’est avec une mélodie toujours pareille et répétée continuellement que la guitare s’offre à l’auditeur dans l’œuvre. Elle ne change pratiquement pas sa ligne, aussi constante que la batterie à ce niveau. C’est ici que la pièce perd en maîtrise, car elle manque quelque peu de matière intrigante et recherchée pour atteindre le niveau d’intérêt des autres morceaux de « In rainbows ». La mélodie en soi est assez belle et envoûtante, mais peine à ne pas ennuyer lorsqu’elle est la seule à se faire entendre sur presque six minutes.

Après une chanson fructifiant créativité et sonorité, la batterie se recale à un rôle beaucoup plus classique. Offrant du début à la fin le même rythme au « hi-hat », elle ne se permet que quelques petits à côté très discrets. Participant à la simplicité de la pièce, le batteur fait un travail ne retenant pas l’attention, mais donnant un peu de rythme à une pièce aussi vague dans sa direction. La basse participe plus à sauver l’originalité de la pièce, offrant un accompagnement mélodique à la guitare pour une rythmique offrant plutôt des petits coups de puissance au lieu d’un mur de son constant. Irrégulière, la basse retrouve la vie qu’elle avait perdue sur « Reckoner » et offre à tout  amateur une bonne inspiration musicale. Avec cette petite touche de distorsion vu précédemment sur l’album, la basse arrache avec grandeur son appellation complète de guitare basse, accompagnant au même niveau la guitare au lieu de la supporter avec quelques notes.

Pièce sur une trahison mal assumée, « House of cards » tranche par un sujet un peu plus direct et personnel que les autres morceaux. Cette fois la voix mélangera beaucoup les aigus et les grave dans un écho omniprésent et enveloppant. Peu de voix supplémentaires et la voix principale tardent souvent à se faire entendre, préférant laisser les instruments jouer un peu plus avant de passer à la phrase suivante. Une question persiste quant aux paroles : avons-nous affaire à une accusation, en suivant les paroles finales? Ou alors à une demande, si l’on se fie aux premiers mots chantés par Yorke? La réponse se trouve surement quelque part entre les deux, comme si cette demande serait acceptée sans contraintes sociales, comme si la personne se mentait à elle-même en refusant cette dernière. Lorsque certaines voix se font entendre, elles ne disent pas nécessairement de mots, se transformant en instrument pour ajouter à la pièce une mélodie plus claire durant quelques secondes.

Peut-être un peu moins inspirant que les autres pièces, « House of card » parvient tout de même à piquer la curiosité par ses paroles controversées et une mélodie de guitare/basse plutôt rythmée, quoiqu’un peu trop longtemps répété. Les effets utilisés aussi sont totalement originaux, des échos devenant des percussions, les voix se perdant dans la grandeur d’une note ou des cordes se transformant en sons étranges et indistincts avant de complètement disparaître. Usine à sonorités, « House of card » ne jure que par un petit manque de mélodie, mais reste totalement fonctionnel en tant que pause dans un album qui en possède énormément.

9. Jigsaw falling into place

Rapide et vivante, empruntant au flamenco tout en sonnant très « Radiohead », cette avant-dernière pièce apporte par sa vitesse et son ton un très bon ajout à l’album. Un peu plus simple dans sa structure et moins remplie d’effets, elle a le mérite d’aller droit au but et de rester en tête dès la première écoute.

Le clavier est complètement mis de côté ici, laissant tout le travail de sonorité et de remplissage aux guitares. Ceci apporte un changement intéressant au rapport de force vu en majorité sur « In Rainbows », où le clavier possède généralement le gros du travail de production avec des guitares retranchées au rôle de soutien. Cette fois-ci, c’est tout le contraire.

Trois guitares travaillent d’arrache-pied pour créer l’ambiance particulière de ce morceau. Une guitare acoustique débute la pièce, jouée par Yorke, et gardera son apport rythmique jusqu’à la fin. Une autre guitare prend le rythme déjà établi et le transforme en mélodie constituée d’accords rapides. La troisième guitare s’occupe quant à elle de faire des notes précises, élément de remplissage ajoutant beaucoup à la qualité générale. Les trois guitares vont donc toujours entrecroiser leur jeu et laisser construire un tourbillon de son très entraînant et ne s’essoufflant jamais. Les mélodies proposées sont très simples et faites avec des sons peu entendus, même sur cet album, pour une originalité toujours renouvelée de la part de Radiohead.

La batterie débute « Jigsaw falling into place » de façon assez sobre. Puisque la pièce entière est une énorme progression d’éléments et d’énergie, la batterie respectera cette structure pour inclure toujours plus d’épaisseur à ce qu’elle joue sur la pièce. Quelques cymbales peuvent être entendues aux changements de section ou lorsqu’un nouvel instrument s’ajoute. Pour le reste, le rythme de base reste sensiblement le même une fois toutes les couches musicales en place. La basse sonne très forte sur cette piste, bouclant la boucle énergétique du groupe en projetant sa puissance à l’auditeur. Par un jeu que l’on peut donc qualifier d’assumé, elle restera tout de même aussi classique que la batterie, mais aura tout de même le mérite de très bien se faire entendre. La section rythmique n’a donc rien à voir avec le colossal niveau d’échange des guitares, mais participe sans conteste à ce petit côté rapide et flamenco propre à la chanson.

Le chant est l’élément le plus fidèle à la progression de la chanson. Débutant par quelques notes sans significations, les premiers mots seront dits avec une voix très grave et ronde, pour monter d’une octave d’une phrase à l’autre. Lorsque les mélodies de guitare se déchaînent un peu plus, la voix laisse toute la place à la musique. La mélodie à la voix ne changera que pour s’ajuster aux différentes phrases, restant dans les mêmes quelques notes du début à la fin, pour un travail de création d’ambiance très réussie. Les mots changeant beaucoup, il est très difficile de ressentir une redondance dans la voix, puisque son histoire continue. Quelques secondes avant la fin, la voix effectuera les mêmes quelques notes du début, fermeture de la boucle simple et diablement efficace de l’œuvre. Cette chanson parle de ces moments ou tout se place de soi-même, où tout semble concorder vers le même but, où le mot coïncidence devient presque inadéquat tellement tout semble s’emboîter parfaitement. Parlant beaucoup de la musique en soi, Yorke se sert de ces images pour projeter une condition qu’il connaît bien. Il est curieux de constater que l’on passe rapidement de la première à la troisième personne dans la chanson, comme si le lien personnel se perdait rapidement pour redevenir dans l’universalité, thème majeur de l’album.

Une pièce qui fera bouger, tant par sa fougue que son emprunt à un style beaucoup plus direct et  simple que ce que Radiohead fait sur « In Rainbows ». Excellente pièce en fin d’album, « Jigsaw falling into place » continue dans cet élan d’optimisme lancé par « Reckoner »,  équilibrant cet album pour un résultat sonore et moral complet.

10.  Videotape

Finale on ne peut plus douce d’un album très rempli et multiple, cette pièce termine l’opus de Radiohead sur une note sereine et calme. Loin de cette grosse production propre aux autres pistes, « Videotape » se veut une balade minimaliste et n’ayant pas besoin de remplir l’auditeur d’effets, d’orchestration et de rythmes fulgurants. Une chanson très belle, hymne de la fin d’un monde, où l’on disparaît avec le sourire et la confiance.

Un piano sert de trame principale à toute la chanson. Pour une grande partie de celle-ci, il jouera les mêmes accords, modifiant sa mélodie que vers la fin, où les paroles se terminent, pour ajouter de la vie à la pièce qui devient subitement sans voix. Très calme et posé, ce piano berce la pièce avec son caractère nostalgique et sa tonalité mielleuse.

Aucune guitare ici. À la base qu’une balade au piano et à la voix, « Videotape » n’a pas besoin de s’encombrer d’instruments futiles. En spectacle, les guitaristes joueront quelques mélodies discrètes au clavier pour supporter le jeu de Yorke au piano.

La basse vient supporter en remplissant un peu avec des notes graves qu’un piano ne puisse aller chercher. Celle-ci ne fait que quelques notes, n’étant pas au bon endroit pour offrir un jeu fin et original. Le piano et la voix sont les deux priorités et ceci est très bien respecté. Quelques sons de percussions apportent tout le caractère étrange propre à Radiohead sur la pièce. Ces sons semblent presque joués à l’envers. De petits coups de cymbales seront ajoutés par-dessus, pour un rythme non conventionnel et totalement intéressant accompagné d’un jeu continu sur le piano. Ces sons progressent, commençant très simple pour devenir plus présents et nombreux. Jamais ils ne passent par-dessus le piano, apportant plutôt un caractère un peu plus rythmé à la pièce et lui conférant cette ambiance étrange permettant de sortir d’un optimisme pur du côté musical. C’est avec ce dernier élément que le côté fin du monde est complet au niveau des instruments.

L’enregistrement de Yorke sur « Videotape » est sublime. Juste assez intime pour venir toucher l’auditeur, son chant contribue encore plus que tout le reste au caractère eschatologique de l’œuvre. Chant du témoignage, de l’héritage et de la postérité, la pièce raconte l’histoire d’un message enregistré sur une vidéocassette. Un dernier message. Un message qui ne se dit pas en face, mais qui permet de continuer de vivre en paix, sachant que le ce dernier existera après la fin. Une chanson qui fait réfléchir sur ses erreurs passées, et qui nous fait tous se demander : si tout arrête demain, ai-je dit à tout le monde ce que j’avais à leur dire ? Les voix supplémentaires propres à « In Rainbows » font une dernière apparition ici, transformant la balade personnelle en chant de chœur, universel, touchant tout le monde, comme si ce témoignage ne se faisait pas dans la solitude, mais près des gens importants pour nous.

Une excellente finale qui a tout d’un chef d’œuvre signé Radiohead. Avec juste assez de douceur, le groupe porte encore son message d’urgence avec une sérénité qui leur est propre, mais qui est diluée par l’étrangeté des effets de percussions et la lourdeur de la basse. Une petite pièce visiblement simple, mais regorgeante finalement de toutes les couleurs et nuances présentées sur « In Rainbows ».

 

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