Critique : Monogrenade – Tantale (CD)

(Par Jérémie Bernard)

Attirant par un style théoriquement étrange puisqu’alliant extrême douceur et lourdeur dansante, Monogrenade remet au monde un premier album mature, agréable, mais surtout maladivement riche. Remplis de constructions et de progressions, ce premier opus fait penser au film d’un être humain, possédant autant de scènes que de chansons, pouvant être interprété d’autant de façon que d’écoutes.

Avec des instruments ancestraux comme des cordes et des sons de synthétiseurs gutturaux, le groupe pousse très loin la divergence de ses sonorités pour constituer ce goût de danser et de mordre dans la vie que l’auditeur aura tôt fait de ressentir.

Avec une pochette et un disque très imagé, emplis de formes semblant à la fois organiques et artificielles, le tout reste abstrait, mais totalement à sa place, puisque Monogrenade ne fait pas dans les images claires. La clarté de sa musique sert à des images uniques à tous, jamais simples, très représentatives de la vie elle-même. Les couleurs de ces images font beaucoup penser aux couleurs des chansons mêmes, marquantes, mais atténuées, jamais vives, jamais criardes.

Sublime berceuse murmurée et infinie en terme de la recherche musicale, « Tantale » ne peut qu’être tout de suite adopté, puisque fait pour chacun de nous, résonnant avec nos réflexions profondes, nos peurs intérieures et nos désirs premiers : sourire, danser, oublier. Semblant maître de leur richesse, cette formation l’use de toutes les façons pour raconter son histoire, c’est-à-dire votre histoire.

1. Intro

Cette minute instrumentale et contemplative est la parfaite porte d’entrée dans l’univers de Monogrenade. Une basse profonde, des cordes célestes, un piano aquatique : que d’éléments se retrouvant dans l’album à suivre. Cette introduction fait penser à un éveil, l’aube de quelque chose, comme si l’album par sa musique ouvrait les yeux et commençait à vivre suite à cette minute de transition.

En même temps, l’éveil des sens se fait au niveau de l’auditeur se voyant dès le départ confronté à toute la richesse et la pluralité des arrangements de ce groupe particulier. C’est dans ce mélange d’aigus et de graves dosé avec émotion que l’album commence, aussi calme qu’énergique, à la fois revigorant et pensif, comme doué d’une vie propre, dotée d’une capacité à montrer et faire voyager par les sons. Une seule minute, des millions d’images, des milliards de pensées : Monogrenade.

2. La marge

Monogrenade sait comment alourdir un moment très calme au premier regard. Tout est dans le rythme. Comme première chanson de l’album, ils offrent aux auditeurs un murmure musical propulsé par la puissance de la batterie et de la basse. Avec des mélodies inspirant le mystère et le mal-être, les musiciens arrivent à créer de la beauté sonore en superposant leurs instruments de façon à toujours élargir l’instant critique de la pièce, ce moment où l’on oublie qui l’on est et ce qu’on fait, perdu dans le monde unique chéri par la formation.

Le piano est l’élément le plus marquant de la pièce. Dès les premières secondes, il se lance dans une mélodie soutenue du début à la fin. Jouant dans différentes gammes, cette mélodie donne le ton discordant à la pièce. Toute l’originalité du groupe se réside dans le fait que le piano est joué tout doucement, en harmonie avec la force passive de la voix de Jean-Michel Pigeon. Ce piano est ensuite accompagné par de nombreuses cordes décuplant la richesse des arrangements déjà proposés entre les instruments rythmiques, la voix et le piano. Ce dernier reste bloqué sur les mêmes notes quand les cordes se déchaînent, excellent rapport de force toujours changeant et bien équilibré dans une aussi courte pièce. Vers la fin de la pièce, une progression sublime est construite, affirmant plus que jamais le côté inconfort émanant des paroles de la pièce retransmis avec force dans la musique. Les cordes et le piano racontent quelque chose à un niveau égal aux paroles, pour une histoire beaucoup plus novatrice que bien des groupes, grâce à l’impression d’écouter un ensemble indissociable.

La résonance de la basse marque très rapidement l’oreille après l’introduction au piano. Ce son particulier est aussi habilement recréé en spectacle, les rythmes du groupe étant une de leurs forces non négligeables. La batterie fait un excellent jeu de dosage pour cette chanson, sachant jouer autant avec subtilité qu’insistance, au besoin. Les rythmes ne sont jamais trop simples ni trop présents, n’éclipsant jamais les mélodies. La basse possède des lignes très intéressantes à écouter et ajoute un peu de vitesse à ce que le piano ne peut faire avec autant d’efficacité vu sa douceur. Le travail d’équipe entre la basse et la batterie se ressent bien dans la mesure où les rythmes sont souvent construits à deux, au lieu d’être calqués l’un sur l’autre.

La chanson parle de différence, de questionnement inévitable lorsque l’on se sent unique, mais que l’on n’arrive pas à se trouver un moule adéquat pour ne pas trop paraître étrange. Tout comme le côté instrumental, les paroles de Monogrenade sont très imagées et célestes, jouant sur les sonorités et la répétition pour créer une ambiance. Les métaphores sont légion, cachant toujours différents sens toujours en lien avec le thème principal relié au titre de la pièce. Tout comme une histoire, l’on sent une progression dans les paroles, se culminant sur l’affaissement de la marge. Comme quoi même la différence peut être rejointe un jour ou l’autre.

Avec quelques phrases de longueur assez égales et une équipe de musiciens à l’écoute les uns des autres pour construire ce qu’ils ont à raconter, Monogrenade débute un album de façon aussi grandiose et emplie de saveur que leur introduction le laissait doucement entrevoir. Avec un piano comme meneur de la superposition musicale qui est construite, le groupe s’inscrit dans une base plutôt douce très rapidement démentie par l’insistance puissante de la basse et la batterie, contribuant justement à placer Monogrenade dans la marge, un peu éloignée de ce qui se fait habituellement musicalement.

3. M’en aller

Fresque quasi instrumentale déployant toute la force cinématographique de la musique de Monogrenade, « M’en aller » pallie des paroles excessivement courtes par un interlude utilisant avec brio chaque élément dont le groupe est composé. En prenant le temps de bien raconter son histoire par la musique, cette pièce se démarque beaucoup de la première chanson, montrant à l’auditeur que la formation peut sortir du carcan standard lorsqu’elle en éprouve le besoin.

C’est un piano électrique qui ouvre la pièce, faisant écho au début de « « La marge » dans ce choix de premier élément musical à inclure dans le tableau de la chanson. Lorsque le clavier décidera de passer en second plan, le flambeau sera brillamment donné aux cordes. Ces dernières contribueront jusqu’à la toute fin à peindre une toile effervescente en émotions et en images. Que ce soit par des pizzicatos mystérieux, des rythmes graves effrénés ou des mélodies discordantes, les cordes sont pour cette pièce un pur régal auditif, portant à elles seules le travail de représentation mental de toute la pièce.

Arrivant lors du crescendo cacophonique de la fin du morceau, la guitare ajoute à toute la fanfare quelques notes aiguës donnant une nouvelle couleur à ce qui est construit dans l’interlude.

La batterie sait se montrer sous plusieurs visages pour suivre les changements d’ambiances fréquents de cette œuvre. L’auditeur aura droit à un jeu tout en douceur, parfois électronique, qui sera totalement changé en quelque chose de plus complet, de plus puissant et même de plus méchant lors de la partie instrumentale. La basse sait s’introduire par des éléments ressemblant à ce que le piano faisait au tout début, pour ensuite remplir de plus en plus ses lignes durant la progression de la chanson. Avec un soutien aussi grandiose des cordes par la basse et la batterie, l’explosion sonore marquant la fin de la chanson a l’effet escompté : que tout semble se déchirer, que tout veuille partir.

Un effet est utilisé dans la voix et ses harmonies pour les quelques paroles dont est constituée cette troisième piste. L’endroit dont il est question de partir n’est jamais nommé, mais plutôt décrit. Le narrateur semble y aller réellement, puisque la voix se tait totalement à la moitié de la piste, pour ne jamais revenir. À celui qui reste, auditeur, une destruction imminente est inévitable et adroitement représentée par les instruments. La répétition du titre de la pièce en decrescendo donne cette impression finale de départ alors même que les cordes font leur entrée fulgurante.

Unique, resplendissante dans toute sa noirceur et intéressante par ses choix de production, voilà comment décrire rapidement « M’en aller ». Le contraste lourdeur/douceur propre à Monogrenade y est plus présent que jamais, alors que quelques paroles douces parlent d’un départ semblant serein et que les instruments se déchaînent dans un torrent de cymbales et le rythme incessant d’une guitare basse inépuisable. Cette pièce donne le goût de suivre le groupe dans son périple, de partir où bon il leur semblera, peu importe l’endroit, peu importe les conséquences.

4. D’un autre œil

La quatrième chanson de l’album est une douce et puissante berceuse. Sa structure ressemble beaucoup à « M’en aller », la progression étant toutefois mise de côté pour garder l’auditeur dans le monde créé en début de pièce. Plus sobre, cette chanson n’en est pas moins riche en éléments et belle à l’écoute, comme polie mille fois avant d’être enregistrée. Tout coule tranquillement, sans que jamais rien n’accroche d’une section à l’autre.

Le piano est encore une fois chef de file, prenant la formule fortement utilisée par la formation consistant à tout construire autour de ce que le piano joue. Trahissant peut-être la façon dont les pièces sont composées, il n’en reste pas moins que chaque introduction est différente dans ce qui s’en dégage et plurielle dans ce qu’elle propose comme continuité. Les cordes se sont calmées depuis la dernière chanson, retranchée à leur rôle habituel d’étirement paisible de chaque son. Des « pads » célestes peuvent aussi être entendus, ajoutant beaucoup à ce que cette pièce a à offrir cette fois-ci comme construction d’éléments. Le piano ne se taira jamais, modifiant sans cesse sa mélodie pour l’adapter à ce que l’on ressent de ce qui est entendu. Le tout est complet et homogène, même si rempli de petites variations amusantes à découvrir.

La section rythmique est encore une fois très dynamique sur « D’un autre œil ». La batterie utilise beaucoup ses baguettes pour offrir à la pièce un rythme rapide, mais étonnamment léger. La basse suit beaucoup la voix lorsque cette dernière déclamera en sourdine sa poésie. Quand les paroles cessent, la batterie s’éveille pour grimper à un niveau plus fort tout ce qui est joué alors. Hormis les baguettes, le reste tient de l’ordinaire d’une section rythmique devant passer un peu inaperçue pour laisser aux mélodies la place qui lui est due.

Les paroles de Monogrenade sont souvent très poétiques, sorte de musique murmurée qui ne laisse pas toujours son sens se dévoiler au grand jour. Le titre révèle tout de même que la pièce parle des différents points de vue changeant une perspective. Tout en métaphore, Jean-Michel Pigeon jouera avec l’ordre de ses phrases pour en changer totalement le sens et accompagnera les instruments sobrement lorsque les paroles seront toutes dites. Le monde, vu d’ailleurs, de plus haut, d’un regard fermé, sera toujours différent, voici ce qui peut être retenu de l’histoire de cette pièce grandiose dans sa modestie.

Introduisant la chanson avec un enregistrement ressemblant à une radio ou une télévision, Monogrenade met en perspective le monde dans lequel on vit et transporte encore une fois l’auditeur ailleurs, question que ce dernier ait le privilège de regarder l’endroit où il vit d’une toute nouvelle manière, d’un autre œil. Questionnements astraux et progression doucereuse sont au rendez-vous dans une pièce où les instruments ont encore le meilleur temps d’antenne, mais se laissent accompagner par des voix donnant un caractère humain à ce voyage haut en couleurs, en sons, en images et en réflexions sur le monde.

5. Ce soir

« Ce soir » est parfaite pour se laisser aller, pour justement danser et ne voir que le moment présent, oubliant quelques instants les changements inévitables apportés par l’avenir. Plus rythmée, cette pièce reste tout de même très calme, entièrement inscrite dans la fragilité de Monogrenade. Il faut percevoir la chanson comme une danse portée par un courant de pensée toujours plus complexe, traduit par des éléments toujours plus nombreux ajoutés à la mélodie première.

Quelques clochettes et un son de synthétiseur apparaissent lorsque les cordes ont l’honneur de jouer la mélodie du moment. Les violons se donnent ici un air un peu lointain, pour ensuite gagner en volume et jouer quelques notes aventureuses allant galamment porter la chanson à son sommet avant de revenir à la guitare du début. C’est dans ce travail de soutien vers des plateaux clés de l’œuvre que les cordes sont à leur meilleur, semblant faire glisser la chanson même vers sa prochaine section.

Une guitare acoustique sert de porte d’entrée à « Ce soir ». Cette mélodie remplacera le piano dans la mesure où sa base peut être entendue du début à la fin. Changeant de fusil d’épaule, Monogrenade inclut plus loin une superposition de guitares acoustique et électrique, mettant même cette dernière en harmonie. L’agencement particulier donne beaucoup de fraîcheur à l’album et démontre à l’auditeur que le style du groupe peut être maintenu tout en y changeant le rôle des instruments.

La basse suit la grosse caisse pour donner du rythme à cette chanson dansante sans la noyer sous une multitude d’éléments inutiles dans cette optique d’efficacité minimaliste. Le tout restera essentiellement au même point jusqu’à la toute fin, hormis quelques sons de percussions s’ajoutant à l’harmonie de guitare mentionnée ci-haut.

Les paroles parlent du moment présent, de ce que la danse a de particulier dans la mesure où elle permet de vivre pleinement chaque seconde, de savourer chaque infime moment par l’utilisation de son corps en réaction à une musique. La peur du changement imprègne l’histoire de la chanson, la vie étant étrange dans sa façon de changer quelque chose à jamais, sans crier gare. Cette œuvre appel à la vie, à l’absence de soucis pour un court moment, donc à se donner encore une fois à Monogrenade et leur permettre de nous transporter dans leur monde non exempt de défauts, mais rempli de simplicité, de calme et de plaisir musical pur. Il est encore question de regard ici, sens souvent exploité dans les paroles de Jean-Michel venant se greffer logiquement à l’ouïe indispensable dans la compréhension et l’appréciation de Monogrenade.

Sans doute la pièce donnant le plus le goût de bouger, « Ce soir » possède cette dichotomie particulière de demander à l’auditeur d’arrêter un moment pour bouger, contraire d’autant plus efficace qu’il fait écho à la capacité toujours habilement renouvelée du groupe de toujours mettre en position égale autant de volupté que de puissance. C’est à se demander si tous ces contraires ne font pas justement un intéressant tour de ce qu’est la vie, présente sous toutes ces formes dans cette musique construite par couches, mais s’écoutant comme un ensemble indissociable.

6. L’araignée

Monogrenade raconte une lente histoire avec cette pièce fidèle à leur style, quoique témoignant d’un peu moins de couches musicales que sur certaines autres pistes. Cette simplicité volontaire et assumée permet la création d’images vives dans la tête de l’auditeur ainsi qu’une ambiance contrôlée et homogène pendant un peu plus de quatre minutes. Au final, cette chanson marque beaucoup par son identité toute particulière; berceuse frappante et fragile.

Les cordes sont plus lentes que jamais, n’étant rythmées que lors de passages plus discrets. De longues notes soutenues viennent alourdir la pièce et lui donner ce niveau cinématographique tant particulier à Monogrenade. Il y a presque une absence de piano/clavier sur « L’araignée », tout l’accent étant plutôt proposé par la guitare. Quelquefois, il semble que les cordes imitent le bruit d’une pendule en concert avec la batterie, pour un effet de temps hors du monde que des effets d’insectes dans l’utilisation du violon viendront aussi appuyer.

La guitare mise sur une certaine humanité pour cette chanson. Elle jouera sans cesse quelques arpèges à des endroits différents sur le manche, marquant plus fortement ou plus doucement ses notes selon les besoins de l’œuvre. Sans distorsion, ce son reste tout de même puissant puisque martelé avec insistance du début à la fin. Les changements de position de la main pouvant être perçus dans l’enregistrement contribuent grandement à cette humanité transparaissant dans le jeu du guitariste.

La guitare basse est très « noir et blanc » pour cette piste. Soit elle ne joue pas du tout ou alors donne à la chanson tout son côté tragique et lourd. Son apparition est magnifique, faisant tomber la pièce dans une nouvelle section musicale. Lorsque « L’araignée » est à son point focal, la basse redevient un instrument de soutien à peine perceptible, témoignant encore plus des inégalités voulues ici pour cet instrument. La batterie se fait réellement entendre juste avant la première minute, où elle utilise des sons très lointains, marqués par la lenteur des cordes. Ces sons donnent une impression de vide mentionné plus haut, ambiance nocturne et calme, comme si l’auditeur devenait spectateur du monde de l’araignée, aussi minuscule qu’elle, ne voyant et comprenant qu’elle durant quelques minutes, transporté par Monogrenade.

Les paroles de « L’araignée » sont très disparates, entourées de longs et progressifs interludes musicaux. L’on peut voir ce monologue de l’insecte comme une quête identitaire, une réflexion sur la laideur et la solitude pouvant très bien se transposer au monde des humains. Fait très intéressant, l’on peut entendre dans la chanson une superbe mélodie faite en sifflant, élément inédit et totalement rafraichissant pour Monogrenade, ajoutant à ce caractère unique et étrangement accrochant propre à la chanson. La voix de Jean-Michel Pigeon se prête encore plus à une chanson comme celle-là, où une berceuse est créée. Ses mots viennent ajouter à la beauté et au mystère des cordes, toujours sur le rythme de la basse, la guitare et la batterie.

Réflexion nocturne sur ce qui est repoussant et incompris, « L’araignée » possède une identité toute puissante, marquée par des sons qui lui sont propres et un agencement de progression aussi rythmé que lent, pour un effet de transport si souvent vécu par la musique de Monogrenade. Totalement lyrique, cette chanson conserve sa beauté par les images qu’elle projette et la sensibilité qu’elle dégage.

7. Tantale

Pièce éponyme de l’album à l’introduction mathématiquement brillante, « Tantale » use d’une batterie de sons tous plus étranges les uns des autres dans une liberté sonore allant se placer aux côtés de paroles sombres et d’une ambiance dystopique, voir robotique, futuriste. Presque toujours pareille, la pièce use de progressions minimes pour dire son propos, faire passer son message et s’assurer que l’auditeur tombe dans une espèce de transe le rendant plus apte à comprendre les morales métaphoriques signées Monogrenade.

Le clavier se montre durant les refrains avec un orgue donnant un peu de fermeté à la mer de sons présentée. Toute une série de rythmes électroniques se superpose pour créer une base soutenue avec des éléments à priori incapable de diriger une musique aussi directe. Ces effets viennent jouer en contretemps avec les autres instruments, remplissant alors l’oreille avec beaucoup de bruits disparates se répondant les uns les autres. Ces mêmes effets sont aussi utilisés pour marquer la progression de la pièce.

La guitare est aussi présente sur « Tantale » alors qu’elle brillait beaucoup par son absence en début d’album. C’est cet instrument qui s’occupe des mélodies se plaçant au dessus de tous ces sons différents et libres. La mélodie principale ressemble beaucoup à celle utilisée par la voix dans les couplets, ajoutant à ces réponses musicales mentionnées ci-haut.

C’est avec une mélodie de basse totalement enivrante que la pièce commence réellement. Ce jeu amusant à écouter sera maintenu pendant presque toute la pièce, mais marquera réellement l’esprit lors des premières notes avec un rythme surprenant toujours, provenant d’un Monogrenade oscillant sans cesse entre « groove » profond et douceur cristalline. La batterie ira savamment s’ajouter aux rythmes électroniques avec des sons un peu moins acoustiques qu’à l’accoutumée. Le tout permet à la pièce d’avancer sans traîner en longueurs, chose dangereuse avec des éléments aussi peu changeants dans une chanson.

Les paroles de « Tantale » sont jonchées d’images et de figures de style. Il faut prendre chaque phrase en relation avec les autres, tout comme pour un poème, pour en arriver à en dégager certains sens universels. L’on parle encore de différence, de lâcheté, d’incompréhension. Cette pièce n’éclaire pas plus le lecteur quant à la définition de tantale choisie exactement pour l’album. Une chorale de voix peut être entendue en bruit de fond vers la fin de l’œuvre, remplissant la progression musicale avec des éléments toujours hors de l’ordinaire et changeant pour chaque piste.

Fresque électronique et froide, « Tantale » regroupe bien tous les éléments se trouvant sur l’album du même nom. Avec une armée de sons sur des paroles marquée par une certaine dépression, le tout rythmé par une basse très présente et des mélodies directrices traversant toute la chanson. Détail intéressant : Un couplet de la pièce est manquant dans le livret donné avec la pochette. Détail témoignant de la liberté dont la pièce rend compte, ou alors un simple oubli malheureux?

8. Obsolète

Courte chanson frôlant l’instrumental, «Obsolète » est sans doute la plus forte et puissante piste de « Tantale ». Alliant sons synthétiques enrichis de distorsion et influences latines, il est alors difficile de bien cerner l’identité de la pièce par des mots précis ou des carcans existants. Il n’en reste pas moins que cette œuvre de Monogrenade se créée une identité bien à elle et la conserve avec brio dans une formule qui donne le goût de mettre la musique en boucle très longtemps.

Le clavier est utilisé pour proposer des ajouts intéressants à ce qui est construit pour le côté instrumental de la chanson. Très loin de son rôle primordial des premières pistes de l’album, le piano électrique et l’espèce de sons de clochettes que l’on peut entendre ajoutent beaucoup de saveur au chaos contrôlé. Sans en faire trop, le clavier sait quand mettre son grain de sel à contribution pour le groupe, sans prendre toute la place et ainsi ruiner ce qui est mis en place depuis le début.

C’est la guitare qui sonne très Latine dans son choix de gamme et de style de jeu. Elle ne restera par contre pas bien longtemps dans cette lignée, changeant constamment de mélodie et montant en intensité pour faire un micro solo sur la distorsion pour les dernières secondes de la chanson. L’auditeur a donc droit à une guitare multiple et jamais à contrecourant avec ce qui est fait par les autres instruments. Elle passe constamment de rythme à mélodie dans un échange vivant et agréable permettant à tous de se démarquer en l’absence de paroles.

La batterie n’a jamais été aussi directe. Elle lance à la figure de l’auditeur un rythme simple et entraînant qu’elle gardera comme base durant l’intégralité de l’œuvre. S’accompagnant de quelques effets électroniques revenant à intervalles réguliers, elle ajoutera quelques éléments de temps en temps pour arriver à l’explosion de cymbales finales rendant la pièce à un point culminant impossible à atteindre par toute autre partie de « Tantale ». La basse se munit d’un effet méchant à souhait pour sonner aussi synthétique que possible et ajouter à la pesanteur calculée de la chanson. Ces quelques notes répétées donnent envie de danser et de se défouler, surtout lorsque l’instrument fait équipe avec une batterie aussi enjouée.

Les paroles de l’œuvre sont, comme le titre l’indique, obsolètes. Servant plus de rimes rythmées que d’histoire ou de pensées profondes, ces phrases étranges et décousues sont très rapidement débitées pour laisser toute la place à la musique, comme si l’on ne pouvait nommer ce qui ne sert à rien, comme si seulement la musique pouvait donner envie d’arrêter de réfléchir dans le vide pour seulement danser un moment, se laisser aller. Choix judicieux agrémenté de quelques voix vers la fin de la pièce, pour un ensemble faisant changement des paroles souvent sombres que le groupe a à proposer. Si l’on veut tirer le tout par les cheveux, un sens bien plus sérieux que tout le reste de l’album pourrait être perçu : en tenant compte du titre, du mot cancer et de la description physique du narrateur au début de la pièce, l’on pourrait peut-être s’avancer pour dire que la vie, son quotidien insignifiant, devient totalement obsolète lorsque l’on sait que la mort approche.

Endiablée et incertaine dans son sens premier, « Obsolète » redonne à l’auditeur une vigueur bienvenue après les ballades pensives offertes dans les pièces précédentes. Rythmée, entraînante et agréable à l’écoute, cette chanson témoigne de la richesse des compositions de Monogrenade, qui n’a pas peur de mélanger une basse méchante avec des petits effets électroniques, une batterie presque « punk » et une guitare latine ! Le tout, en moins de trois minutes…

9. De toute façon

Le goût de danser revient en force avec ce morceau de bonheur et de simplicité purs. Là est tout le style de Monogrenade, dans cette pièce unidirectionnelle et claire, sans trop de fioritures, mais tout de même composée des éléments signatures du groupe.

Le clavier se borne à faire deux choses pour cette chanson. La première peut être perçue avant tout le reste, orgue remplissant la pièce et l’enveloppant dans son intégralité. Élément bien plus surprenant, lors des ponts, un son purement électronique vient ajouter une touche Monogrenade à cette pièce à l’ambiance plutôt acoustique.

La guitare aussi se permet de rester simple. Les accords joués au début sont les mêmes jusqu’à la fin. Ce jeu de contretemps clair et certain donne une bonne partie du côté entraînant de la pièce.

La batterie est totalement absente, remplacée par un élément plus organique, un rythme composé de claquements de mains ! Cela est d’autant plus ingénieux que l’auditeur est poussé à participer, tout en dansant, aux percussions de la pièce. La basse assurera le côté rythmique à elle seule, faisant quelques notes en fond pour pousser la chanson à bouger encore un petit peu plus. Au final, la section rythmique de « De toute façon » est plutôt modeste, mais tellement efficace puisque totalement assumée, voulant faire danser, chanter et taper des mains, visée déjà très noble (et qui réussit !) en soi !

Les paroles de cette pièce peuvent s’avérer aussi sombres que pour le reste de l’album, mais un certain côté naïf et innocent rend le tout tellement plus léger. Le narrateur parle de destin funeste, de malheur incontournable, des problèmes de la vie courante impossible à éviter, le tout en ajoutant finalement que l’important c’est de s’amuser quand même, de faire des folies, de danser, de ne pas trop s’attarder sur le négatif qui sera présent peu importe nos actions et choix. Belle leçon que celle de cette chanson à l’apparence anodine de Monogrenade. Leur condition d’interprètes, de communicateurs par la musique et la voix est aussi abordée, prouvant qu’ils font ce qu’ils veulent en terminant la pièce sans paroles, juste en chantant quelques notes enjouées! Le destin peut aussi être choisi dans la mesure où l’on peut décider de la façon de l’aborder et de vivre avec, et Monogrenade décide de le faire avec le bonheur et le sourire, optimisme contagieux dans une pièce tellement amusante à écouter.

Pièce la plus simple d’un album réputé pour ses diverses couches musicales et ses longues fresques instrumentales, « De toute façon » aurait très facilement pu être qualifiée de trop simple, voire d’inachevée, mais réveille pourtant en l’auditeur ce brûlant goût de danser et de chanter à tue-tête pour sortir des problèmes de la vie quotidienne. Par sa simplicité volontaire, cette œuvre va droit au cœur, sert de témoignage sincère et direct du groupe à son public et permet de bien cerner leur son de base et les valeurs se dégageant du reste de leur musique. Simple, mais totalement efficace, une réussite sûre en spectacle !

10. Escapade

Danse cinématographique entre paroles et musique, « Escapade » intègre plusieurs éléments différents pour arriver à faire transparaître ce monde du rêve émanant de la chanson. Très complexe dans ses arrangements, elle offre à l’oreille une pléiade de sons et de mélodies s’entrecroisant dans un chaos de plus en plus marquée par la progression même de ce qui est joué. Encore une fois, la musique prime sur tout le reste, sans pour autant rendre les paroles insipides ou superflues. Tout s’emboite, tout transpire Monogrenade.

L’orgue est de retour, encore plus en arrière-plan que les dernières fois qu’il fut perçu dans une pièce du groupe. Quelques sons de pianos électriques sont aussi présents, mais le travail d’arrangement et de construction de sens instrumental est surtout laissé aux cordes, qui auront même un temps à elles seules à la toute fin de l’œuvre. Tout en pizzicato et ensuite en lentes mélodies empreintes d’émotions, ces cordes prouvent encore une fois leur caractère indispensable du son même de la formation. Elles sont ici plus souvent en déploiement plutôt qu’en harmonie, chaque instrument faisant une partie de la construction finale sans que tout le monde se suive nécessairement.

Encore à l’aide de contretemps, la guitare insérera dans la pièce un certain rythme enjoué avant même que la batterie ne fasse son entrée officielle. Ces petits accords nerveux sont aussi en lien avec l’aura de mystère très présente dans « Escapade ». Le son de guitare est toujours perceptible, mais n’attire pas l’attention, préférant faire paraître la progression plus que sa propre section.

La basse possède ici une ligne très simple, mais bien efficace dans la fraîcheur qu’elle apporte à la pièce. Cela rend l’instrument facilement audible et totalement important dans la composition de l’ambiance. Lorsque la batterie prend beaucoup de temps à apparaître, la basse se doit de conserver le rythme, de l’annoncer et de l’entretenir, ce que cette dernière réalise à souhait. La batterie sait se faire attendre, apparaissant à de courts intervalles entre les couplets pour finalement se déchaîner totalement vers la fin. L’utilisation des cymbales est encore plus marquée ici, une bonne partie de la progression finale ne laissant pratiquement pas une seconde passer sans qu’une cymbale ne soit frappée avec force. Excellente utilisation de la section rythmique dans une progression apportée par la basse et déployée totalement par la batterie.

La première phrase des paroles donne un assez bon indice sur le fait qu’il y ait de bonnes chances que le narrateur se trouve dans un rêve durant toute la chanson. La pièce est en elle-même musicalement construite comme un rêve, progressant dans un chaos d’élément, possédant des sections plus lourdes et d’autres, plus claires, et surtout, faisant naître en nous un grand nombre d’images fortes et fantastiques. Une escapade est un petit voyage de découverte, souvent sans but. Le rêve peut très bien revêtir ce rôle. En se disant loin des autres, comme isolés, puis en compagnie d’éléments totalement impossibles à rencontrer dans la vie, Monogrenade apporte vraiment à ses auditeurs un rêve musical, très doux et vibrant à l’écoute. La fin de la pièce parle de perte, de départ définitif, rendant floue la notion de rêve, mais en harmonie avec le style du groupe, souvent sombre dans ses thèmes et ses réflexions.

Composés d’autant d’éléments différents et agréables à découvrir que les premières pièces de l’album, « Escapade » représente bien l’impression même qu’a la musique de Monogrenade sur son auditeur. Bien structurée, mais pourtant frivole et plurielle, cette musique donne à chacun son voyage, ses pensées, ses apprentissages et les fait vivre de façon intense, vraie, profonde et non dénuée d’une certaine transe joyeuse.

11. Immobile

Dernière balade assumée de « Tantale », cette avant-dernière chanson raconte un désir de rester immobile sur un choix d’accords et d’ambiance assez heureux. Frôlant encore de très peu l’acoustique, cette douce chansonnette de trois minutes fait du bien, mais arrive aussi à faire réfléchir, exploit saisissant avec des choix d’arrangements aussi peu nombreux, comme quoi le miracle de Monogrenade réside dans une simplicité à première vue, mais se dévoilant finalement comme une réelle recherche musicale voulant arriver à faire réfléchir et faire sourire de la bonne façon, au bon moment.

Un petit piano mignon fait quelques notes par-ci par-là, aussi joyeux que tout le reste. Le but est de rester simple et Monogrenade relève ce défi à merveille.

La guitare est très présente ici, offrant la base rythmique à toute la chanson par des accords bien construits et des mélodies aussi discrètes que difficiles à oublier. Le jeu est doux et rapide, témoignant d’une maîtrise de l’instrument et d’un désir de faire de cette pièce un hymne de feux de camp, un interlude aux grandes fresques imagées, dont le groupe, est capable avec beaucoup de magnificence.

La basse substitue son rôle principal au profit de quelques accents très à-propos. Elle ne dérange pas le jeu de la guitare, qui pourrait tout faire seule. La basse arrive donc à rendre la pièce un peu plus intéressante, un peu plus unique et poignante. Elle donne l’impression, avec le clavier, que cette pièce doit tout de même se jouer en groupe. Ces quelques notes disparates ont donc un rôle assez crucial, celui de bien marquer la progression des paroles, choses difficiles à faire à la guitare qui doit rester dans la lignée principale de la chanson.

Le narrateur veut rester en place, il le désire profondément. Le mot vide possède le plus grand accent de l’œuvre, preuve que cette immobilité essaie justement de contrer le vide de sens du mouvement. Il est intéressant de constater que cette ballade sur le vide et l’immobilité vient à la suite d’une chanson sur le mouvement se terminant plutôt tristement. Le chanteur s’amuse à étirer certains mots pour garder le côté chansonnette bien visible et permettre aux changements de section de marquer bien plus après la répétition incessante de la section d’avant. Plus simple dans ses métaphores et ses significations, cette chanson permet de comprendre tout en chantant, d’entendre tout en constatant.

Monogrenade met un peu de côté ses grandes constructions musicales pour cette chanson plus libre, plus simple, mais tout aussi belle. Toujours presque murmurées, les paroles donnent ce rythme amusant à la pièce tout en donnant un peu de substance à la guitare se retrouvant presque seule. Contrairement au titre de la chanson, cette dernière bouge beaucoup, comme si tout devait se passer dans notre tête, alors que physiquement, le narrateur ne bouge plus, ne le désire même plus!

12. La fissure

Dernière offrande de Monogrenade sur Tantale, cette chanson possède une identité totalement unique. Se prêtant encore plus à la musique de film, à une musique destinée à se joindre à des images, « La fissure » est aussi simple que dotée d’une beauté profonde et apaisante. Monogrenade quitte son premier album avec sérénité, avec toute la puissance en sourdine dont ils sont capables. Quelques mélodies pour beaucoup de souvenirs refaisant surface comme par magie.

Le piano est tellement délicat durant la piste qu’il semble ne point vouloir déranger, comme s’il était joué pour endormir, pour calmer, pour laisser paraître l’ombre d’une mélodie, une trace de musicalité ambiante. Présent pour toute la pièce, il fait un duo parfait avec les cordes réutilisant premièrement les pizzicatos pour situer le ton de la chanson, puis leurs cacophonies calme et contrôlée pour que l’auditeur retrouve cet espèce de malaise inoffensif toujours si bien apporté par Monogrenade.

La basse est très forte pour cette chanson, ce qui est très bien en soi puisque la batterie ne fait que quelques petits rythmes infiniment fragiles. Le mélange est agréable à entendre, le groupe ayant compris qu’une bonne section rythmique ne vient pas toujours de la batterie, surtout dans le cas ou la lenteur et le vide d’éléments permet de bien absorber les mélodies, de bien entendre les cordes dans leurs subtilités et d’apprécier ces petits coups de percussions dans leur vitesse lointaine.

Quelques mots, rien de plus pour parler de la fissure, comme d’une ouverture béante et infinie, inconnue, mais présente, que l’on ne peut visiter ni refermer. Quelques mots pour Monogrenade ont tellement de conséquences sur l’affect et la réflexion de l’auditeur. Encore une fois, la formation a su surprendre après douze pièces par l’efficacité d’un propos épuré à son maximum. Court poème infini, « La fissure » est propre à chacun, doté de l’histoire allant avec la personne, de la tristesse ou de la joie allant avec l’expérience. Chanté à deux voix, de surcroit, donne l’impression que le groupe entier offre cette dernière pièce de paradis perdu.

Finale calme et sérieuse, « La fissure » reste une des pièces les plus frappantes de l’album, doté d’une identité tellement unique qu’elle intéresse dès les premières notes. Après tout le voyage du rêve offert par le groupe, par cette armée de sensations et de pensées contradictoires, ils nous laissent sur cette petite ouverture étrange en chacun de nous, toujours différente, mais jamais bien dangereuse, juste témoin de la vie, de ses joies, ses peines, ses erreurs, ses douleurs et ses rêves. En terminant avec la mélodie à la basse et au piano, accompagné des multiples cordes, cela laisse une certaine mélancolie en déposant l’album, mélancolie que seul Monogrenade peut réparer, puisque seul il a su musicalement la susciter.

 

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