Critique : Le joueur d’échecs (roman)

(Par Jérémie Bernard)

Cette courte nouvelle enchâsse deux récits différents. Le premier récit est celui du narrateur ayant vu un étrange combat d’échecs entre deux maîtres sur le même bateau que lui, le deuxième étant le récit personnel d’un de ses champions, anecdote racontant dans quelles circonstances il devint un aussi illustre adversaire aux échecs. Le deuxième récit permet de comprendre et d’analyser le premier, dans une optique de double regard très intéressant : l’on se fait raconter l’histoire principale par un certain narrateur, mais il est très difficile de s’empêcher d’entrer nous-mêmes, lecteur, dans la tête du champion d’échecs après que celui-ci nous ait raconté sa condition particulière. Avec une couverture digne de ces parties de plaisance de l’époque, ce petit livre renferme bon nombre de sens différents, dont une incontournable étude psychanalytique de ce que les échecs produisent sur un des champions.

L’introduction du livre présente au lecteur la vie du premier maître d’échecs, Czentovic, qui sera l’adversaire du personnage principal un peu plus tard. Cette mise en contexte permet de comprendre un peu l’époque et le genre de personne que M.B aura à affronter. Ce champion en est un vrai, allant justement à un tournoi important en prenant ce navire. Le narrateur raconte son histoire qu’il sait par cœur en parfait amateur. Ce début a pour effet de porter l’attention du lecteur au mauvais endroit, sur le mauvais joueur d’échecs, ce qui est très adroit de la part de Zweig.

Même si certains détails pourront échapper aux lecteurs peu férus en matière d’échecs, le niveau de difficulté est tout de même assez bas pour permettre à tout le monde de bien suivre et comprendre ce qui se passe dans la diégèse. Il faut comprendre que l’histoire n’est justement pas à propos du jeu ou de la partie elle-même, mais bien à propos du joueur!

Lorsque M.B raconte son histoire, le lecteur est transporté à une époque totalement différente, mais tout de même connue de près ou de loin : la Deuxième Guerre mondiale. Le narrateur à ce moment du récit fut prit prisonnier pour les informations qu’il détenait sur des clients assez riches pouvant intéresser les hommes de la SS. Ce récit occupe une grande partie de la nouvelle, mettant en place tout le drame psychologique de M.B qui tente de dissuader le narrateur principal de lui organiser une partie d’échecs contre Czentovic.

Les détails de ce récit personnel sont poignants et racontent une partie souvent méconnue de la guerre, à savoir ce que les gens de l’aristocratie ont vécus. Dans cette petite histoire se trouve tout le suspense au cœur de la nouvelle de Sweig, et, tout comme l’autre narrateur, le lecteur écoutera les péripéties de M.B avec un mélange de crainte et d’appréhension; craintes qui seront totalement fondées à la fin du livre.

« Le joueur d’échecs » jure par son récit double et sa façon de développer et d’expliquer une psychologie particulière. Les personnages et les décors présentés semblent très réalistes et jamais rien ne vient briser l’univers construit dans la nouvelle. Efficace et court, ce récit vaut le détour ne serait-ce pour son apport historique et psychanalytique, du moins pour sa brillante utilisation du jeu d’échecs comme élément central d’une histoire très originale.

 

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