Critique : Kvelertak – Meir (CD)

(Par Gabriel Sasseville-Jolicoeur)

Le retour des étouffants Norvégiens de Kvelertak était attendu? Plutôt, oui. Ma mémoire et mes oreilles combinées m’ordonnaient de vérifier jour après jour si l’album était disponible en magasin, en torrents, sur YouTube, etc. Juste au cas où, oui, juste au cas où un pirate l’aurait échappé sur la toile. Mais non, et c’est tant mieux pour l’industrie. Meir, c’est le titre de l’album. Enfin.

En mains propres, j’arrache le plastique sur lequel un autocollant est apposé, le nom du groupe inscrit en caractères blancs taché sur ce dernier. « C’est beau ça, ils auraient dû l’inscrire carrément sur la pochette » me chuchote la voix féminine qui subit à moitié mes écoutes intensives de groupes aux sons métalliques. L’image de la pochette, encore une œuvre du talentueux John Dyer Baizley ( guitariste du groupe Baroness et artiste de pochettes d’albums de quelques groupes que j’encourage ) annonce des couleurs claires ainsi qu’une référence à la scatologie à plumes. Je salive. Le lecteur fait un petit bruit d’ingestion, puis commence sa digestion numérique. J’écoute.

Deux minutes de Baroness. C’est vraiment cela, non? Je regarde la pochette, il pourrait s’appeler WhiteShit Document. Suite logique Baronessque, mais…non. Ça débloque. La voix gutturale, la lourdeur rock/black métal est de retour. Pas que j’étais déçu, mais je me demandais pourquoi avoir quitté ce qui rendait le groupe original? J’avais l’impression d’assister à une copie. Baizley dessine les pochettes, il ne va quand même pas se mettre à composer les morceaux en plus! Bon, ce n’est pas si mal, Apenbaring. Ça manque un peu de mordant, mais c’est une intro correcte. On annonce définitivement une chose : l’album risque de présenter une maturité que le premier album avait repoussée avec succès.

La deuxième pièce enchaîne. C’est Kvelertak. Sans plus. Ça ne se détache pas de ce qui était avant, ça ne repousse rien, ça n’apporte rien. Ça ressemble au premier, je dois me réjouir. Je n’y arrive pas. C’est le ramassis de ce qui faisait défaut lors de l’album précédent, l’amalgame des petits détails qu’il fallait améliorer. Du bon rock, un peu de black métal, mais rien qui casse le rythme, rien qui étonne. On passe, le reste sera sans doute mieux.

Trepan, le troisième morceau, démarre en trombe. C’est blastbeat, c’est glacial, ça reste rock, mais vraiment plus dans un black métal criard. Les riffs (ai-je déjà mentionné que c’était rock?) sont bien appuyés par une basse forte qui s’agite dans un ton plus aigu que l’habitude imbriquée, ce qui fait qu’on l’entend très bien. Le morceau est bien construit, varié, du nouveau dans la continuité. Les pièces qui vont suivre s’inscrivent dans cet air. On a un son très black métal/rock avec une nouvelle approche où l’on fait une utilisation plutôt développée de la guitare acoustique avec un son Far West. Pour ceux qui ont vu le film Django, j’aurais apprécié plusieurs de ces passages de guitare avec des scènes du film. Dans ce registre, mention honorable à l’introduction de la pièce Bruane Brenn, très entraînante. En ce début d’album, c’est probablement le morceau le plus abouti et déchaîné. Il rappelle la fougue juvénile du premier album, des morceaux comme Ulvetid et Fossegrim. Je continue de regarder la pochette comme Evig Vandrar démarre, cinquième  piste de l’album, le guano s’écrasant autour de la femme nue, impassible.

Toujours aussi froide voix qui transperce la tranquillité auditive de la musique. Un rythme plus lent, mais très fort, bien appuyé par un débouché rock rappelant certaines lichées de White Stripes. C’est juste assez rapide quand il le faut, plus lent, le tout bien encadré encore une fois par une basse plus présente que dans l’opus précédent. Ma tête oscille d’avant à arrière docilement, je suis pris dans le rythme. Je migre à l’infini, comme les oiseaux qui chient. Puis on me frappe avec une lame, des couteaux. Snilepisk démarre en écho « guitaristiques » liés, encore ce petit son de la terre des cow-boys, puis claque!, c’est agressif comme jamais.

Kvelertak black-métallise au maximum, avec un rock omniprésent, mais plus discret qu’à l’habitude et beaucoup plus sombre. L’album prend une tournure vers les profondeurs de l’esprit à partir de cette pièce. Si la lumière de la migration infinie éclairait le passage, il y a deux minutes, c’est complètement noir maintenant, les oiseaux ont plongé dans l’eau, des dents leur sont poussées et ils ne défèquent plus paisiblement sur une nue, ils la mordent et la déchiquètent. Snilepisk décape. Le groupe se permet même de ralentir brutalement le tempo pour replacer leur mélodie chevaleresque du dix-neuvième siècle ouest états-unien, mais ce n’est que pour mieux redémarrer avec une batterie percutante. Petite distinction, la basse est ici plus partie prenante du tout entendu, moins détachée. Dans la continuité du mouvement de violence déclenché par le groupe, Manelyst soulève de nouvelles passions pour l’amateur Kvelertakien jusqu’à présent satisfait correctement par l’album Meir. J’évoquais la noirceur dans laquelle plongeait la pièce Snilepisk. Manelyst, où le Clair de lune, pour franciser approximativement le titre, est l’apogée de cette noirceur. Un clair de lune violent, aérien, océanique ou souterrain. Plus thrash aussi. Une séquence surprenante de quelques secondes en un typique riff thrash métal avec solo en prime. C’est sept secondes, mais sept secondes de qualité. Un morceau qui me donne faim. L’album tire également à sa fin, mais je ne peux qu’espérer d’être repu à la péremption du repas. Mon corps confortable depuis quatre pièces, je décolle vers le Nekrokosmos

C’est dans ce genre de moments que je perds notion de la réalité. J’ai l’impression que mon corps n’a plus besoin de manger, de boire, d’éliminer et de dormir. Mon esprit se promène sans limites physiques, ma tête déraille et mes yeux se balancent. Ce n’est pas une claque, c’est un meurtre. Mon corps mort git tandis que s’élève ma conscience à la manière d’un mort bouddhiste. C’est une rêverie. Même en écrivant la critique je ne suis plus seulement que ce que ma matrice a accouché. Je retrouve tout de même assez de lucidité pour expliquer mon état. Le morceau démarre d’une manière rock/black métal chère aux Norvégiens, avec ce petit quelque chose qui laisse entrevoir une suite déroutante. Peut -être la petite séquence de guitare glaciale doublée de blastbeat pleine d’un espoir cadavérique. Le groupe gave ici juste assez de rock pour garder la conscience, puis insuffle, par petites doses calculées, des séquences inspirées du black qui promettent une approche progressive. Au dernier instant, on est embarqué dans un lourd riff rock doublé d’une descente aiguë de guitare, puis c’est le plongeon. On a traversé la stratosphère, Kvelertak nous traîne sur ses épaules, nous promène dans la galaxie. On y rencontre d’autres groupes. Opeth s’amuse à faire progresser les accords, le bassiste aiguillant sa tonalité. La troupe de Mikael Akerfeld nous propose de continuer plus loin encore, dans un lieu plus déconstruit. Des barbus Mastodoniques tournent le dos et l’approche déclenche de longues plaintes aiguës sur une suite monumentale de tambours en blastbeats. L’ascension vers une vérité absolue. Ça coupe trop vite, l’accès à la connaissance n’est pour jamais. Ce moment ne peut durer. Le carburant manque légèrement, la chute est lente, bien étirée et le contact se fait sur un gros matelas.

Une batterie Krautrock nous éveille mécaniquement. L’album n’est pas fini. Plus lourd qu’à l’habitude, la confrontation à une réalité bien plus nihiliste que l’absolu presque atteint frappe le visage. Le groupe poursuit dans le tournant sombre emprunté depuis quelques pièces. Il s’approprie la conscience de son auditeur (trice), lui plonge le visage vers la merde d’oiseau au sol. C’est lourd de métal plus que de rock, black encore par moments, mais le progressif heavy a définitivement pris une place prépondérante. La pièce diminue de volume, se perd finalement dans l’horizon. L’œuvre est terminée. Ah non, tiens encore deux pièces…

Dommage de ne pas finir sur Undertro. La finesse de la proposition, la conclusion, tout était si bien ficelé, si bien construit. Tordenbrak et Kvelertak, les deux dernières pièces, sont à un certain niveau de bons morceaux, mais ils ont eu comme effet de me sortir de ma rêverie. J’avais littéralement plongé dans l’album, dans l’histoire que je m’étais inventée. Mais non. Tout gâché par une envie de remonter dans l’arène d’un rock plus convenu, plus pompeux, plus viril. Dans le début de l’album, cela ne m’aurait causé aucun problème. À la fin oui. Le goût reste donc amer aux oreilles même si l’expérience vécue était vraiment celle d’un abandon dans quelque chose de très particulier.

Kvelertak a donc laissé de côté l’aspect plus fougueux adolescent, certes quelques fois rappelé dans l’album, pour une maturité musicale qui trouve son apogée dans le corps de l’opus. En attendant le prochain, je vais continuer de me laisser caresser les oreilles par ce corps Trepan-à-Undertro, qui consiste en un chef d’œuvre dans le genre.

 

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