Critique : Charles Dickens – Les temps difficiles (roman)

(Par Jérémie Bernard)

L’écriture de Dickens pour ce roman est très sombre, réaliste, détaillée et moralisatrice. Écrit sous forme de feuilleton hebdomadaire, « Temps difficiles » fait le portrait de ce nouveau capitalisme industriel de plus en plus en vogue à l’époque. Les gens ont des idées et des projets grandioses et philosophiques, mais aussi de l’argent, sinon ils sont de pauvres ouvriers destinés à être prisonniers de cette grande machine industrielle déjà indomptable. Les premiers personnages rencontrés dans le roman sont bourgeois, aspirant à une utopie de pensée et d’action déjà démentie dans sa réalisation par les agissements de leurs enfants, désireux de vivre hors de cette perfection maladive; voulant simplement s’amuser, jouer, vivre! Le ton est déjà placé avec le paradis voilé de destruction que l’industrie et le capital apportent à une société comme le village de Coketown.

L’insalubrité du décor est omniprésente dans les descriptions de Dickens, qui, il faut se le rappeler, écrivait cet ouvrage à un très grand public avide de journaux. La dimension moralisatrice de l’auteur plane toujours au-dessus de tous les discours présents dans le livre. Dans un endroit sensé être parfait, selon ses aristocrates et ses riches propriétaires, beaucoup de pauvreté, de misère et de drames sociaux sont mis en scène. Dickens désirait pointer du doigt cette inégalité des richesses, autant culturelles que physiques.

Après toute cette inhumanité des riches, Dickens a tôt fait de démontrer les rapports vrais et intenses des pauvres. Il met en place des situations sublimes, des dialogues sincères et permet même à certains personnages de changer de position dans le roman après que celui-ci soit bien avancé : ce moment père/fille est en quelque sorte la propre utopie de Dickens, désirant sûrement que chaque famille possède un élément que l’on peut changer, que chaque riche possède cette petite once de bon sens à l’intérieur lui permettant, par exemple en lisant l’œuvre, de se rendre compte de la vie outrageuse qu’il est en train de vivre. Dickens voulait réellement tenter d’éveiller une partie de la bourgeoisie avant que l’industrie ne les emporte dans un maelstrom de monstruosités infinies.

La cruauté est visible de partout dans « Temps difficiles ». Tout le monde, riches ou pauvres, n’a pas peur de mettre en danger leur prochain pour s’aider un peu. Là est toute la misère du monde, lorsque le seul moyen d’améliorer ses conditions de vie est de ne point se soucier de celle des autres. Une grande partie du roman est réservée aux machinations familiales et sociales, où un fils roule un père ou quand un ouvrier en dénonce un autre. Toute cette cruauté rend les personnages finalement bien tristes et nostalgiques par après, comme si l’humanité réapparaissait toujours bien longtemps après les actes infâmes.

Dickens dépeint la pureté et la sincérité par les bohémiens, êtres gagnant leur vie de leurs talents et de leur art, libre de dire et penser ce qu’ils veulent, vivant au jour le jour, sans éducation, mais sans chagrin non plus, en quelque sorte hors du système établi alors par la société, hors de tous les rêves de perfections de Mr. Thomas Gradgrind. Ces bohémiens s’avèrent des alliés utiles et des amis de confiance, mais doivent justement vivre en marge de tout pour éviter d’être corrompus par ce système égoïste qu’est le capitalisme industriel démontré par Dickens.

La morale de l’auteur est simple et limpide, se révélant d’elle-même durant la lecture, impossible à manquer dans les séparations hebdomadaires du roman. L’écrivain possède un grand talent pour représenter un lieu mort et froid dans lequel vivent des gens remplis d’affects et de désirs, mais souvent écrasés par leur environnement, contraints de faire des choix pour se préserver sans penser aux autres.

Puissant tableau du début de l’industrialisation, ce roman de Charles Dickens possède le défaut commun des romans-feuilletons, à savoir qu’une fois lu de part en part, il gagne en longueur ce qu’il se devait de posséder à l’époque en détail pour s’étioler sur autant de volumes journalistiques. Englobant son œuvre de commentaires directs au lecteur, Dickens se fait le détenteur d’une vérité toute simple : L’argent mène une société dans la débauche morale.

L’élément le plus triste de ce livre ancien est sa résonnance toujours aussi actuelle, le message de l’écrivain n’ayant pas passé comme il l’avait souhaité, le capitalisme industriel ayant aujourd’hui gagné presque toute la surface de la Terre, rendant difficiles les temps de bien des villages comme Coketown et bien tristes les vies de bien des gens comme Louisa et Sissy. Bohémiens modernes, il faut nous aussi vivre en marge de tout ce qui est socialement normal pour arriver à sortir des engrenages de la machine à argent, de cette industrie à malheurs.

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