Critique : Jean-Pierre Davidts – Filigrane (roman)

(Par Jérémie Bernard)

C’est dans le même grand format à couverture souple que Jean-Pierre Davidts nous offre la suite de sa saga « fantasy » québécoise. Environ deux fois plus gros que ces prédécesseurs, « Filigrane » impressionnera aussi ses lecteurs par la structure le constituant. Beaucoup plus complexe dans son nombre de personnages et dans la distance entre les lieux visités, ce quatrième tome voit apparaître au sein même de ses chapitres plusieurs sous-chapitres dont l’entête renseigne le lecteur sur le lieu de ce dernier. Ces petites sections permettent de garder un rythme constant à travers cette myriade de personnages et d’événements éloignés, mais non moins reliés.

Tout ce qui entoure le texte reste pareil : un minuscule résumé des tomes précédents se trouve en début de livre, avant un extrait du geste du roi des fées et une citation marquant le début d’une partie importante de l’histoire. Encore une fois, le lecteur se verra projeté dans un univers nouveau, un monde différent de ceux rencontrés dans les trois autres romans, faisant ainsi progresser cette saga comptant autant d’opus, que de mondes magiques que de larmes d’Obéron.

Où l’auteur se démarque un peu cette fois, c’est dans sa façon de mieux asseoir son histoire en prenant soin d’attendre presque la moitié de son livre pour plonger le lecteur complètement dans Filigrane, le nouveau monde visité dans ce livre. Cette période de transition se fera à Montréal, où plusieurs habitants de Filigrane se sont réfugiés pour quitter le mal qui afflige leur monde. En présentant son univers par ce moyen dérivé, Jean-Pierre Davidts permet une parfaite intégration de son lecteur et une assez bonne connaissance de chaque personnage, chose primordiale vu leur nombre et le rôle que chacun aura à jouer dans l’histoire.

C’est ce nombre important de personnages principaux différents qui fait aussi la faiblesse de ce roman, la multitude des éléments importants empêchant une compréhension toujours parfaite des événements et une connaissance accrue des lieus et des répercutions possible des actions de ces héros. Filigrane étant un monde aussi grand que l’était Nayr dans le premier tome, il devient alors un peu imposant pour la moitié de roman restante s’y déroulant, de surcroit divisé en près de cinq histoires se chevauchant sans cesse. Les romans réalistes voulant démontrer le nombre de facteurs engendrant une situation sont toujours énormément intéressants, mais peuvent par manque de pages ou d’organisation être un peu chaotiques à leurs heures, comme l’est par moments Filigrane. Le manque de rappels subtils dans les phrases d’une nouvelle section y est sûrement pour quelque chose…

L’originalité de Filigrane pouvait être déjà aperçue durant le long prélude à Montréal et fait la force encore une fois de cette série de chez nous. Se basant sur toute l’imagination humaine, ce monde étrange arrive, avec des règles encore plus déconcertantes que Nayr, à se montrer tout de même cohérent, crédible et intéressant autant pour l’habitué de « fantasy » que le néophyte en la matière. En usant d’évidents stéréotypes comme un grand méchant cruel ou un jeune adolescent destiné à sauver Filigrane par une ancienne prophétie, l’auteur arrive à ajouter des variables totalement nouvelles, comme le manque de puissance de ce méchant sans l’aide de ses nombreux contacts et de ses pouvoirs ou encore le fait que ce jeune sauveur soit en fait l’âme perdue de l’enfant de Judith, personnage principal des autres livres. Le tout est très bien ancré avec l’histoire de la série, permettant avec des décors totalement changeants et de faire des liens avec la quête première de la saga : restituer au miroir magique les sept larmes d’Obéron.

Sans qu’un membre notoire du clergé soit présent pour mettre des bâtons dans les roues des héros une fois sur Filigrane, ceux-ci sont bien présents à Montréal et des références à la religion existent dans l’autre monde, sans pour autant tenter directement d’arrêter dans leur quête les personnages principaux. Tous les personnages en apprennent beaucoup sur eux-mêmes durant le roman, malgré le fait qu’ils doivent diviser leur temps d’antenne, vu leur nombre. En destituant les plus forts de certains de leurs pouvoirs, l’auteur permet à des personnages tout à fait banals jusqu’à présent de briller par leur participation à la quête.

Sans vraiment surprendre, la fin du roman n’est pas trop tirée par les cheveux, et les rebondissements proposés sont souvent très intéressants. En insinuant un doute dans l’esprit quant à la réelle identité du frère Mellitus, l’auteur ramène une ancienne question endormie bien au goût du jour. Comme mentionnée plus haut, la profondeur des personnages se fait encore plus sentir dans cet opus que dans les premiers, la longueur du livre aidant sûrement à établir de meilleures progressions psychologiques. Outre quelques incorruptibles, la plupart des personnages naviguent entre le bien et le mal, faisant des erreurs et reconsidérant leurs actions quand celles-ci ont des conséquences désastreuses. Profondément humains, ces personnages aident à sortir un peu de l’élément fantaisiste de ce genre de romans et de retrouver des balises sociales bien réelles. La présence de Montréal comme théâtre d’opérations durant une bonne partie du livre aide grandement à revoir la série dans sa perspective d’une réalité connexe à la nôtre, prenant racine dans notre monde et en y extrapolant ses origines et sa constitution ancienne.

Propulsant la série dans de nouveaux enjeux tout en y rappelant les tout premiers, ce quatrième tome parvient à remplir son travail de continuation sans pour autant donner l’impression au lecteur que l’histoire stagne et use des mêmes éléments déjà vus pour créer facilement une suite. En établissant un grand lot de nouveaux personnages dans un monde encore une fois totalement inconnu jusqu’à présent, l’auteur prouve l’originalité de sa série en promettant au lecteur une toute nouvelle aventure à chaque lecture, sans perdre de vue le grand tableau derrière toutes ces microhistoires. Amusant dans son écriture tout à fait québécoise et ses situations embarrassantes, « Filigrane » n’a rien à envier avec toute bonne saga américaine, se servant de surcroit de Montréal de tremplin vers une histoire changeant les certitudes mondiales quant à la magie et la religion. Excellente autocritique de toute société dans son racisme trop peu souvent avoué et son manque d’imagination, Filigrane est aussi féru d’égalité, montrant qu’hommes ou femmes, adultes ou enfants, nous pouvons changer les choses avec la volonté et le courage nécessaire !

 

Votre opinion?

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s