Ombre blanche.

(Par Jérémie Bernard)

Je me levai en retard ce matin là. Depuis quelque temps, il m’arrivait de ne pas me lever à l’heure. J’aurais pu utiliser un réveille-matin, mais j’ai toujours détesté le fait d’être réveillé brusquement, cela gâchait sans faute ma journée entière. J’étais habitué depuis des lustres à me lever bien avant l’heure critique pour arriver à temps au travail, et ce, par moi-même, sans l’aide de rien ni personne.

Je m’habillai en vitesse et quittai la maison sans manger ni m’être lavé. Personne ne m’en saurait gré au bureau. Je ne roulai sans doute pas très prudemment, mais je voulais tenter de minimiser mon retard le plus possible. J’avais déjà calculé ce que je dirais à ma secrétaire et comment j’organiserais ma journée avant même de m’être garé à mon emplacement réservé.

-Monsieur Galant, vous avez reçu un appel d’un certain Stéphane White, il dit…

-Je ne connais aucun Stéphane White, Flavine, vous pouvez passer à un autre appel!

La pauvre Flavine tenta de rire maladroitement à ma blague de mauvais goût. J’appréciais ses efforts pour tenter de réagir à mon trait d’humour; cette vieille secrétaire était tellement professionnelle face à mon sens de l’humour effrité par des années de mauvaises blagues irrécupérables. Elle retourna dans son petit bureau empestant les fleurs bon marché tandis que j’allais vers le mien loin d’être plus spacieux, mais où chaque centimètre était soigneusement organisé.

Je dus engager cette secrétaire il y a quelques années : la compagnie devenait (malheureusement parfois) trop importante pour que je puisse assurer à moi seul toute la paperasse quotidienne. Il y avait en plus de Flavine cinq autres employés, programmeurs des espaces publicitaires que je parvenais à vendre à différents sites internet. Ces employés ne restaient jamais bien longtemps : le travail de programmeur était souvent trop exigeant pour ces boutonneux avides de jeux vidéos.

Je terminai donc cette journée avec le plaisir machinal d’avancer plusieurs dossiers que je savais très payants à court terme. Je retournai chez moi par la suite, sans même un au-revoir à Flavine qui allait, je le savais, se taper quelques heures supplémentaires pour éviter son mari indigeste.

Ma routine après travail a toujours été somme toute assez classique. Je me changeais toujours (cette journée-là ne fut pas une exception, je ne pris donc pas de douche), puis allait gratter un peu ma guitare avant de me faire à manger. Je n’étais pas grand cuisinier, je me contentais de ce qui était simple et rapide, tout en essayant, propre au désir de ma défunte mère, de ne pas manger trop gras. Je savais très bien que le fait d’être un peu musicien à mes heures avait quelque chose d’attirant chez la gent féminine, mais ce genre de choses ne m’intéressait pas vraiment. À vrai dire, j’étais un éternel célibataire, fier de mon petit monde égoïste et bien droit.

Après le repas, toujours un peu de télévision : cette dernière faisait changement de mon écran d’ordinateur, fidèle outil de travail. Quelques émissions insignifiantes, un film par à-coups, et j’allais me préparer à dormir.

Allez savoir pourquoi, j’avais toujours pris l’habitude de me raser avant d’aller dormir. Je devais apprécier sur moi la présence réconfortante d’une barbe de quelques heures pour affronter la vie extérieure et ses gens tous trop différents et compliqués. Je fis le tout en vitesse et avec une adresse qui m’était propre (je ne me coupais pratiquement jamais) et me lava rapidement le visage avant de me brosser les dents, étape finale de ma journée ayant débuté sur un réveil manqué.

Je ne trouvai ma brosse à dents nulle part.

C’était absolument impossible. Jamais elle ne quittait son endroit approprié, dans le petit verre à l’intérieur du premier tiroir de mon meuble de toilette. C’était toujours pareil : Je la sortais du verre, la rinçait en une seconde tout en prenant aussi le verre que je remplissais d’eau, puis je mettais l’équivalent de deux grosses goûte de pâte dentifrice sur les poils de la brosse avant de la passer dans ma bouche avec furie, prenant parfois plus de cinq minutes à l’exercice. À la toute fin, je me rinçais la bouche avec l’eau du verre et aspergeait d’eau ma brosse, avant de replacer le tout exactement au même endroit. Pourquoi n’y était-elle pas?

Je la cherchai durant une vingtaine de minutes dans la salle de bain, avant d’aller fouiller dans la cuisine, puis de finalement la trouver dans la vieille salle de bain située au sous-sol. Cette foutue brosse n’avait aucune raison d’y être, mais je me contentai alors de verrouiller la pièce, dans laquelle je n’allais jamais de toute façon, et de replacer soigneusement la brosse fugueuse à sa place habituelle. Je m’endormis certes avec un peu de retard, mais satisfait, non d’avoir résolu le mystère, mais au moins d’avoir réglé le problème.

Je me réveillai le lendemain environ deux heures avant de commencer mon quart de travail, prêt à affronter une nouvelle journée, du bon pied cette fois.

Le téléphone sonna peu de temps avant que je parte pour le bureau. Je regardai sur l’afficheur, la curiosité l’emportait sur mon empressement. Stéphane White. Cet étrange inconnu avait donc trouvé le numéro de mon domicile! Je m’appliquai à ne pas répondre tout en débranchant le répondeur avec dégoût. Ce n’était pas la première fois qu’un individu étrange tentait de me rejoindre depuis que la compagnie fonctionnait assez bien… Ce genre de profiteur ne pouvait que me faire rouler un peu plus rageusement en direction de mon entreprise.

Je dus remercier deux programmeurs ce jour-là. Il me fallut la journée pour en trouver d’autres sans prendre trop de retard sur le vrai travail à faire.

Je conduisis plus sereinement vers chez moi à la fin de la journée. Un sentiment galvanisant d’accomplissement me faisait sourire à l’intérieur de ma vieille Tempo, autre tentative de ma part de ne pas trop attirer l’attention malgré mon budget qui aurait pu me permettre un modèle beaucoup plus… actuel.

Je transformai ma séance de guitare en un souper encore plus frugal qui allait me permettre plus de temps pour la télévision. J’avais envie de regarder l’idiotie du monde plus longtemps, question de pétrifier ma bonne humeur en ne faisant rien de trop stressant ou inhabituel. Je ne pourrais pas vraiment dire ce que j’étais en train de regarder, jusqu’à ce qu’un phénomène un peu énervant se produise. Sans savoir exactement ce qui jouait à ma dernière chaîne, j’étais absolument certain que je n’étais pas en train d’écouter une de ces stupides émissions de rénovation à domicile. Pourtant, après m’être levé pour aller chercher une collation, c’était bel et bien ce qui était en train de jouer sur ma vieille cathodique! Jusque-là, rien de bien agaçant, outre ce sentiment planant de ne vraiment pas m’être rendu moi-même à cette chaîne, que j’évitais même consciencieusement d’habitude.

Je continuai de me promener dans le labyrinthe abrutissant de la télévision, ne voulant finalement que m’oublier un peu jusqu’au coucher. Je savais qu’un film allait débuter d’un instant à l’autre sur ma chaîne préférée. J’appuyai sur le bouton « chaîne favorite » de ma télécommande… pour me retrouver devant cette satanée émission de rénovation ! Je pris donc le temps de syntoniser la chaîne avec le pavé numérique. Même résultat. Peu importe ce que je faisais, je me retrouvais invariablement devant les mêmes animateurs mal traduits qui insistaient sur le travail colossal qui était à faire sur cette maison affreuse. Je m’acharnai sur la télécommande. Chaque fois que j’arrêtais de pitonner, je me retrouvais à la même chaîne, même si j’avais vu lors de ma crise de colère plusieurs chaînes différentes passer..! Je fermai la télévision, empli de haine à l’idée d’avoir à vivre ce genre de conneries durant ma soirée tranquille. J’allai me faire un verre d’eau à la cuisine, un peu à bout de souffle. À mi-chemin dans l’engloutissement de mon énorme breuvage, j’entendis un drôle de bruit en provenance du salon.

La télévision c’était rouverte. Toute seule.

Je terminai mon verre d’eau, impassible de l’extérieur. Je sentais un malaise s’installer en moi avec peine, mais qui possédait assez de bons arguments pour commencer à m’inquiéter sérieusement. Poussé par l’orgueil, j’allai me coucher le sans retourner au salon, m’endormant difficilement sur le sourd bourdonnement de la télévision que je savais en train de diffuser cette même chaîne de rénovation qui était pourtant en train de détruire mon intégrité mentale.

Le lendemain matin, je tentai d’ignorer le fait que la télé était fermée et me concentrai à me préparer pour le travail. Je passai par la suite une excellente journée à accueillir mes nouveaux employés et à tenter de me montrer à eux sous mon meilleur jour. Je réussis à dénicher quelques contrats entre temps. Oui, vraiment une bonne journée. J’oubliais pratiquement les événements particuliers qui m’avaient littéralement agressé lors des jours précédents.

Tout cela me revint que trop clairement dès l’instant ou j’entrai chez moi à la fin de ma journée. La maison était dans un état de propreté incroyable. Je la tenais toujours très en ordre, mais cette fois la différence était frappante. Les planchers étincelaient pour mieux refléter mes meubles dénués de poussière, ces derniers habités par divers objets semblant tous à leur place respective, déposés là avec une minutie et une attention inhumaine. On avait à coup sûr rafraichi mon canapé, en plus de ce parfum floral qui avait pris d’assaut mes narines une fois la porte d’entrée ouverte. C’était absolument impossible que tout soit aussi bien rangé. Je vérifiai toutes mes portes et fenêtres. Rien n’avait été forcé. Plus j’investiguais, plus la maison me semblait étrangère… On avait repeint une partie de la cuisine de la même couleur. Je savais pertinemment que cette section avait besoin d’être refaite, mais je pouvais, de façon absolument logique, être certain que je n’étais pas l’auteur de ce travail. Il y avait même une nouvelle toile (absolument affreuse) accrochée dans l’escalier menant au sous-sol. Le sac de la balayeuse centrale vidé, toutes les poubelles de la maison changées, le courrier bien classé sur la table de la salle à manger, mon réfrigérateur libéré des aliments périmés; le tout me donna un vertige sans précédent. Je dus sortir manger dans un petit restaurant du coin. Je ne pouvais rester un instant de plus dans cette maison souillée. On aurait dit qu’elle avait été nettoyée par quelqu’un qui me connaissait, mais qui ne se souciait pas de ce que je désirais vraiment.

Je jouais dans mon assiette, sans grand appétit. Mon esprit n’arrivait pas à se détacher de ce que j’avais vécu chez moi. Je vivais seul chez moi. Je n’avais pas de femme dans ma vie, encore moins une femme de ménage. Je ne pus terminer mon repas, le cœur comme au fond de la gorge. Je ne comprenais pas pourquoi cette semaine était si étrange. Je n’avais pourtant rien fait qui sortait de ma routine. J’avais même scrupuleusement gardé toutes mes habitudes, recherchant même une certaine unité entre mes journées, contraire total de ce que j’étais en train de vivre.

Je revins chez moi assez tard et un peu ivre. J’avais déjà dépassé l’heure où je me mettais habituellement au lit. À mon grand désarroi, la maison était toujours aussi étincelante. Je décidai de faire comme si de rien n’était et de m’occuper de ma courte toilette rituelle.

Ma brosse à dents avait encore disparu.

J’attribuai automatiquement ce phénomène à l’alcool tentant de me jouer des tours. Lorsque je ne trouvai l’objet maudit à aucun endroit de ma salle de bain, un frisson désagréable parcourut tout mon corps. Je descendis précairement l’escalier menant au sous-sol et tentai de retrouver mon trousseau de clés dans une petite armoire située près d’une grande fenêtre. Je trouvai enfin ce que je cherchais. Je pris la clé correspondante pour ensuite l’insérer dans la porte de la petite salle de bain du sous-sol. Cette dernière avait été nettoyée comme tout le reste de la maison! Je trouvai rapidement ma brosse à dents, au même endroit que la dernière fois où j’avais dû partir à sa recherche. Je voulus verrouiller à nouveau lorsque mon regard fut attiré par un détail capable de faire escalader mon malaise à une vitesse ahurissante. Il y avait tout près de cette vieillotte salle de bain une chambre des maîtres officielle. Depuis l’achat de la maison, je ne l’avais que très peu utilisée, trouvant illogique que la chambre principale soit située si loin de tout le reste, et de surcroit dans une partie plus vieille de la demeure. J’avais donc rapidement abandonné cette pièce inutile en mon sens au profit de la chambre plus petite que j’occupais au rez-de-chaussée. Cette chambre était toujours verrouillée, comme abandonnée par moi du reste de la maison; sauf cette fois. La porte était quelque peu entrouverte. Juste assez pour que je sois bien certain, sans toucher à rien, qu’elle avait été déverrouillée. J’en avais assez vu pour la soirée. J’avais la tête qui tournait. Je me contentai de verrouiller à nouveau les deux pièces, non sans crainte de ce qui pouvait bien avoir été la cause de tous ces dérèglements dans ma propre maison. J’allai me coucher avec un mal de cœur tenace, non plus trop associé à l’alcool, mais bien à ce dégoût de mon domicile imprévisible que je commençais à développer fortement. Je ne croyais guère aux fantômes, mais je voyais bien que quelqu’un avait trouvé le moyen d’entrer chez moi. Je n’étais pas l’auteur de ces changements. Je n’en étais que la souffrante victime.

Le lendemain, je pris le temps de m’attarder un peu au courrier qu’on avait déposé avec un si grand soin sur ma table. J’avais très mal dormi et un mal de tête remplaçait aujourd’hui mon mal de cœur de la veille. Il y avait une lettre toute simple dont le destinataire me fit rager encore plus. Devenu un peu fou suite à toutes ces péripéties grotesques, j’ouvris la lettre et lu aussi vite que mes yeux endormis purent le faire. Voici à peu près ce qui y était inscrit :

Cher Al, 

Tu dois me répondre, m’expliquer ce qui s’est passé. J’ai appris que les affaires allaient plutôt bien pour toi ces derniers temps. Il n’en va pas ainsi de tout le monde, tu sais. Réponds-moi vite. 

Stéphane White. 

J’étais certain que ce profiteur m’épiait ! Il savait très bien que je commençais à faire un peu d’argent. Je ne pouvais donc jamais être tranquille? À partir de ce moment, je fus convaincu que c’était cet étrange homme qui était entré chez moi, qui tentait de m’amadouer en s’occupant de ma maison. Non. Il déplaçait mes affaires. Il violait mon intimité. Cela devait cesser. J’appelai au bureau pour avertir que je resterais quelque temps à la maison et de s’en tenir à Flavine pour tous les problèmes (elle serait contente, avec une raison valable de ne pas voir son mari). Je m’enfermai à l’intérieur et pris soin de revérifier toutes les portes et fenêtres, tout en fermant tous les rideaux que je pus trouver. Si quelqu’un voulait encore entrer chez moi, je le saurais. C’était la fin de tout ce cirque.

À mesure que les heures progressaient, je devenais un peu plus paranoïaque face à ce vide autour de moi. Je n’osais plus ouvrir la télé depuis l’autre soir. Je déambulais dans ma grande maison, sans but, sans logique aucune. Le soir tombé, je n’allumai qu’un minimum de lumières. Je désirais disparaître, devenir un spectre attentif à toute chose anormale pouvant se produire chez moi. Je voulais être témoin invisible, puis accusateur impitoyable! J’étais certain qu’avec la bonne dose de patience j’arriverais à coincer ce Stéphane White lors d’une de ses manifestations. Les phénomènes étranges, témoins que l’on était venu chez moi durant mon absence, s’étaient produits pratiquement tous les jours. Cet homme fou ne tarderait donc pas à se manifester. Je serais là pour l’accueillir à ma façon.

Je m’étais préparé, plaçant des armes ou objets contondants à divers endroits stratégiques dans toutes les pièces du domicile. Je prenais soin de bien cacher ces objets pour ne pas qu’ils se retournent contre moi. Je préparai mon cellulaire à composer le 911 d’une seule touche et gardai sur moi les clés de ma voiture, en cas d’une éventuelle poursuite. Je souriais à moi-même, sachant que j’avais pensé à tout.

J’allai ensuite me coucher, sans dormir. Il faisait maintenant nuit et quelque chose me disait que l’homme en question allait tenter d’entrer bientôt. Aucune certitude, juste une impression impossible à expliquer, mais bien réelle dans mon esprit. Je restai aux aguets, conscient de l’air fou que je devais avoir à ce moment de solitude nocturne dans une maison à laquelle je ne pouvais plus faire confiance.

Les heures passèrent ainsi.

Jusqu’au moment critique.

Jusqu’à ce que j’entende une voix dans la maison, autre que la mienne.

Cette voix était féminine, très douce, mais étrangère. Elle semblait provenir du salon, tout près de ma chambre. Trop près. Je restai totalement immobile, le silence reprit d’assaut la maison, cruelle. Plus aucun bruit ne se fit entendre durant un bon moment. Je décidai finalement de me lever, sans regarder l’heure, je n’avais donc aucune idée si des minutes ou des heures étaient passées depuis mon hallucination. Je marchais doucement vers la porte de ma chambre lorsque j’entendis la voix à nouveau.

Je n’avais vraiment aucune idée d’à qui appartenait cette voix. J’étais incapable de discerner ce que cette inconnue disait, ni à qui elle parlait. Je pensai un instant au fait qu’elle devait être accompagnée de Stéphane White. Je pris un petit canif facilement dissimulable que j’avais placé derrière la porte de ma chambre. Je ne voulais pas me montrer armé, surtout s’il y avait une dame. Je voulais tout d’abord m’assurer du danger.

J’ouvris la porte de ma chambre.

Je pouvais facilement voir le salon de là où je me trouvais. Rien. Il n’y avait rien ! Je sortis précipitamment, oubliant presque l’éventualité que le bruit puisse être venu d’ailleurs. Je regardais partout autour de moi, dans la quasi-pénombre que j’avais créée dans ma maison close.

Je me trouvais maintenant au centre du salon, à l’emplacement exact où aurais dû provenir cette voix de femme. Le petit canif tremblait dans ma main moite. J’allais retourner dans ma chambre, convaincu de ma folie, lorsque je l’entendis encore.

Cette fois-ci, le faible murmure féminin provenait du sous-sol. Je restais toujours silencieux, tel un pantin cherchant à reprendre le contrôle de son théâtre de marionnette. J’avançai, pas à pas, vers l’escalier qui ne servit ces derniers jours qu’à me permettre de me rendre à ma brosse à dents perdue. À la deuxième marche, j’échappai brusquement mon arme, ayant clairement entendu mon nom. Cette femme n’était pas visible de l’escalier, mais je l’entendais toujours parler. J’avais maintenant la nette impression qu’elle me parlait à moi.

J’étais maintenant au pied de l’escalier, certain d’entendre cette voix de femme, mais incapable de la voir. Le murmure n’était toujours pas complètement perceptible. Je regardai partout autour de moi. Il faisait encore plus noir au sous-sol. Cela me surprit de constater que le fait d’échapper mon couteau dans l’escalier ne changea en rien le débit de ces paroles inintelligibles. Mon regard s’arrêta sur la porte de la chambre des maîtres. Elle était encore entrouverte. Le bruit venait de là, j’en étais alors certain.

Sans arme, peu soucieux de la possible présence de Stéphane White avec cette femme, je m’avançai résolument vers la porte. J’en avais assez de tout ce chaos des derniers jours. J’en avais assez que l’on m’impose une routine différente de la mienne. J’ouvris la porte rapidement, sans forcer, mais d’un coup sec.

La chambre était méconnaissable.

Tout était peint dans des teintes de bleu ciel absolument affreuses que je pouvais discerner malgré le manque de lumière. La lune pénétrait bien par la fenêtre de cette pièce, le rideau ayant survécu à mon tour du propriétaire. La chambre était entièrement décorée selon les mêmes teintes que la peinture. Je ne pus m’empêcher de constater que je détestais réellement cet agencement de couleurs. Le lit était fait, pièce centrale parfaite au milieu de cette chambre étrangère. Les voix avaient cessé. Je n’y comprenais rien.

Je marchais un peu dans la pièce qui semblait appartenir à une autre maison, une autre vie que la mienne. Il y avait un médiocre petit cadre sur une des tables de chevet. Je le pris pour examiner la photo qui s’y trouvait. J’y vis une femme plutôt ordinaire, les cheveux sombre. Je ne pouvais distinguer aucun détail sous la lumière lunaire, mais je fus absolument certain que c’était moi qui se trouvais enlacé à la femme dans le portrait. Je laissai tomber le cadre et reculai vers la sortie de la chambre.

À ce moment-là, je recommençai à entendre la voix de la femme. Je l’associai logiquement à celle de la photo, celle de notrephoto. J’étais absolument effrayé; la voix semblait provenir de partout à la fois! Lorsque je sortis de la pièce, j’aperçus la femme de la photo dans l’escalier. Elle le montait! J’allais la rattraper lorsque je vis l’exacte même personne sortir de la petite salle de bains du sous-sol! La première avait disparu. Je courus en haut. Je trouvai là des dizaines d’autres femmes identiques, toutes affairées à des actions différentes. Une écoutait la télé maintenant allumée, une autre faisait la cuisine, une autre cherchait quelque chose du côté de ma chambre. Une se mit même à parler devant moi, sans que je sache si c’était bel et bien à moi qu’elle s’adressait !

Tout devint noir. Je n’arrivais plus à y voir clair. Je n’entendais plus rien. Je crois que je m’écroulai sur le sol dur de ma salle à manger, entouré de ces femmes inconnues, dévoré par ces doublures mystérieuses. Tout ce dont je puisse me souvenir, c’est d’avoir entendu une des femmes crier une fois, près de la cuisine, ces mots qui avaient dû m’achever dans ma névrose nocturne :

« J’ai un nom! Je suis Alissa White! Écoute-moi! Arrête de m’ignorer… »

Archive (16/05/2013)

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