Billet Historique 6 : La fête des Patriotes (à chaque année depuis 2003)

(Par Ioan Sénécal)

Aujourd’hui, je déroge à l’échéancier prévu pour faire un spécial Fête des Patriotes! Effectivement, j’ai remarqué que la fête des Patriotes est une des fêtes les moins bien comprises de notre calendrier. On a tous en tête une conversation du genre:

«Hein?! On a congé lundi prochain! Ben oui! C’est la fête de la Reine! Ben non! C’est en juin ça, c’est la fête de Dollard cette semaine! Franchement, vous êtes dans le champ, c’est la fête des Patriotes bon!»

En bref, je vous propose de démêler un peu le flou autour de cette damnée fête du lundi précédant le 25 mai.

Certains se rappelleront avoir entendu une personne âgée (ou un anglophone) parler du Jour de la Reine. Et certes, le lundi précédent le 25 mai est célébré comme le jour de la reine dans tout le Canada anglais. Ici, on parle évidemment de la reine de Monaco… Mais non, vous aurez bien compris que l’on parle de la reine d’Angleterre (le Canada ayant été une colonie britannique durant environ deux siècles). Cependant, même si l’actuelle souveraine a régné durant une bonne part de ces deux-cents ans, la fête de la Reine célèbre le règne d’une autre souveraine quasi légendaire de l’Empire britannique: la reine Victoria. Celle-ci est surtout reconnue pour avoir relancé la politique impérialiste de la Grande-Bretagne et pour avoir régné pendant 63 ans (le plus long règne de l’Histoire britannique, mais qui est en voie de se faire supplanter par celui d’Élizabeth II, elle aussi visiblement dotée du gêne de la vieille criss très puissant dans la famille…). Ainsi, la fête de la Reine est en fait la fête de la Reine Victoria bien-aimée des sujets britanniques (elle n’avait visiblement pas assez d’avoir une époque et un pont à son nom…).

D’autres plus attentifs auront en mémoire la célébration de la fête de Dollard et effectivement, la fête de la Reine était célébrée au Québec comme fête de Dollard jusqu’en 2003. Il ne s’agissait bien sûr pas de la fête du signe de piastre (il a déjà une fête, le 25 décembre). La fête de Dollard célébrait la vie (et la mort) d’Adam Dollard des Ormeaux, noble colon français du 17e siècle. Pendant longtemps, Dollard des Ormeaux a été dépeint comme un héros et sauveur de l’histoire de la Nouvelle-France ayant bravement péri dans un combat contre les «sauvages»! Or, les historiens ont fini par réaliser que la réalité était toute autre. En effet, Dollard des Ormeaux était plutôt un matamore imprudent.

D’abord, il aurait fui la France en vitesse pour ne pas avoir à se battre en duel (voir ici Les Trois Mousquetaires). Arrivé en Nouvelle-France, il partit rapidement avec un petit groupe de miliciens pour combattre les Iroquois. Entre-temps toutefois, il aurait eu vent du passage d’une caravane pleine de fourrures (extrêmement valables à l’époque). Son raisonnement fut donc d’utiliser ses miliciens pour faire un raid contre la caravane et ainsi faire mainmise sur la cargaison de fourrure. Or, l’excellent plan de Dollard se retourna vite contre lui: les Iroquois avaient eu la même idée et étaient beaucoup plus nombreux que les Français. Dollard et sa «troupe» allèrent donc se réfugier dans un fort à proximité. Cernés par les Iroquois, les Français durent mettre au point un stratagème pour fuir. Le génial Dollard décida alors de traficoter une bombe artisanale avec de la poudre à canon… laquelle il lança de toutes ses forces… sur la paroi de son fort… En somme, Dollard des Ormeaux entraina sa propre mort et celle de ses miliciens pour une banale cargaison de fourrure. Vous comprendrez donc pourquoi, depuis 2003, ce n’est plus la fête de Dollard qui est célébrée le lundi précédent le 25 mai mais bien la fête des Patriotes!

Et la notion de patriote (en ce qui concerne le Québec ou, à l’époque, le Bas-Canada) n’est pas vraiment plus claire dans l’esprit des gens. En effet, depuis 2003, la célébration des patriotes est reprise à toutes les sauces ce qui contribue surement à accentuer le sentiment d’ambigüité  qu’ont la plupart des gens à propos de ce concept historique.

Qui étaient les patriotes? Surement pas cela: CLIQUEZ ICI. Non, nos patriotes bien de chez nous étaient essentiellement des rues ; Papineau, de Lorimier, Chénier, etc. En fait, on se rappelle malheureusement assez peu de ces individus qui ont pourtant contribué grandement à l’établissement de la démocratie telle qu’on la connait actuellement au Québec.

Si on pouvait revenir dans le temps pour observer la société que formait le Bas-Canada de l’époque, on réaliserait vite que la démocratie était à toute fin pratique absente. C’est en effet un gouverneur nommé par Londres (plutôt que par Paul Desmarais) qui s’assurait de la bonne marche de la colonie et qui prenait l’essentiel des décisions. Plus encore, la chambre d’Assemblée avait un pouvoir très limité (elle peut faire des lois, mais n’a pas la capacité, tant monétaire que coercitive, de les faire appliquer). Aussi, les têtes dirigeantes de la colonie, essentiellement britanniques, favorisent grandement leurs compatriotes  au dépend des francophones. Dans la continuité des grands mouvements libéraux de part et d’autre de l’Atlantique (Révolution américaine, Révolution française, mouvements réformateurs en Europe centrale, etc.), un groupe va se former autour de Louis-Joseph Papineau. Ce sera le Parti Patriote auquel se joindront plus tard les Fils de la liberté. Ceux-ci vont former des groupes paramilitaires qui vont lutter pour l’obtention de davantage de démocratie et pour la mise en place d’une république destinée à offrir aux francophones la possibilité de prendre les commandes de leur État.

À ce groupe va s’opposer rapidement un groupe monarchiste britannique, le Doric Club. Ultimement, la tension va culminer (imaginer les batailles «anglais contre français» de la cour d’école, mais avec des guns…) et les deux groupes vont s’affronter lors de plusieurs batailles auxquelles va éventuellement prendre part l’armée britannique installée dans la colonie. Au compte de ces batailles, on retrouve entre autres la bataille de Saint-Eustache, la bataille de Saint-Denis et la bataille de Beauharnois (eh oui! Il s’est passé quelque chose d’important à Beauharnois!). Au final, vous comprendrez que les Patriotes vont se faire rapidement écraser par la force militaire infiniment supérieure de l’Empire britannique. La plupart vont rentrer chez eux, mais certains seront exilés en Australie et d’autres seront pendus (dont le Chevalier de Lorimier) au pied du courant (lieu facilement reconnaissable sous l’actuel pont Jacques-Cartier).

Je conclurai donc ce billet sur une note somme toute positive en vous rappelant que les Patriotes, même s’ils ont échoué dans leur tentative d’installer une république au Québec, ont néanmoins su insuffler une dose de libéralisme dans les mentalités de l’époque; 10 ans plus tard, on obtiendra la responsabilité ministérielle et une véritable (mais questionnable) démocratie. Bref, que vous fêtiez la reine, Dollard des Ormeaux ou les Patriotes, je vous souhaite une excellente semaine du 20 mai!

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